Deux sociétés minières et aurifères réclament 11 millions de dollars à Ecosociété. Cette maison d’édition québécoise a publié un livre dénonçant les abus et les crimes commis en Afrique par les exploitants des matières premières. Ces « poursuites-bâillons » sont des épées de Damoclès qui menacent les éditeurs courageux. Reportage.
Une foule compacte est massée sur les marches du Palais de justice de Montréal. Certains mordent un bâillon rouge. Ils sont venus soutenir une maison d’édition québécoise, Ecosociété, poursuivie pour avoir jeté un pavé dans la mare du pouvoir. En publiant Noir Canada , l’enquête très fouillée d’Alain Denault sur les abus et les crimes qu’auraient commis des sociétés minières ou pétrolières canadiennes en Afrique, l’éditeur et l’auteur se sont exposés aux foudres de deux d’entre elles : Barrick Gold et Banro. Lesquelles leur réclament 11 millions de dollars. Largement de quoi couler Ecosociété. «11 millions de dollars pour avoir fait quoi» , s’interroge Alain Denault devant les associations, les représentants de Québec Solidaire et du Parti Québécois, quelques universitaires et autres citoyens rassemblés en cette froide matinée de mars.
PILLAGES, CORRUPTION…
«Il existe dans le monde une abondance de sources critiques et de documents circonstanciés sur [des affaires] de pillage institutionnalisé, projets destructeurs pour l’environnement financés à partir des fonds publics, négligence industrielle et atteinte grave à la santé des peuples, expropriations violentes voire meurtrières, corruption, évasion fiscale, collusion avec des seigneurs de guerre…» Il est usé. En privé, le chercheur confie: «Je ne donne plus de cours, je n’écris plus d’article, je ne participe plus à des colloques.» Toute l’équipe a les traits tirés, l’angoisse est palpable, la suspicion aussi. «On est sous très haute surveillance» , affirme l’éditeur Guy Cheyney qui prévient: «Si on perd un des deux procès, on est fini.»
ALTERMONDIALISTE
Les 60000 dollars qu’ils ont reçus en dons ne suffiront pas à les sauver. «Ces procédures peuvent nous tuer avant même qu’on aille jusqu’au procès» , enchaîne sa collègue Elodie Comtois.
Ils ont une cohérence éditoriale et quelques leitmotiv: écologie, simplicité volontaire, consommation responsable, altermondialisme, mouvements sociaux… Ecosociété est aussi l’éditeur de Françoise David, militante féministe connue sur le territoire et fondatrice d’un jeune parti de gauche de gauche, Québec Solidaire. «Ce sont les premiers à avoir édité Chomsky en français» , rappelle par ailleurs son confrère Claude Rioux, des éditions Lux, rencontré dans un café morne de Montréal à l’occasion de la sortie d’un livre.
Les deux maisons se sont associées à une troisième, Remue Ménage, pour créer une structure commune de diffusion, organiser des rencontres dans les collèges, les universités, les librairies. Lux est branché sur l’histoire politique, notamment américaine, avec les Mémoires d’un esclave , de Frédérick Douglass, et Une histoire populaire des Etats-Unis , de Howard Zinn. En 2005, ils ont publié un livre intitulé Petit cours d’autodéfense intellectuelle , de Normand Baillargeon: «Il s’est vendu à 40000 exemplaires en France. C’est un des livres qui font vivre la maison. Il nous assure l’indépendance pour des années.» A moins d’un démêlé judiciaire, une de ces invraisemblables «poursuites-bâillons» qui peuvent bien faire tomber même des sociétés en bonne santé. M.R.
Soutenir Ecosociété sur http://slapp.ecosociete.org
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