Depuis une dizaine d’années, une floraison de petites maisons d’édition critiques a vu le jour. Elles ont vivifié un paysage marqué par quelques conglomérats dont la logique économique pousse au consensus. Pour ces indépendants, il s’agit de produire moins pour publier mieux. Enquête.
«En France, il se pose une grave question, celle du conformisme intellectuel qui règne actuellement» , pointait avec force André Schiffrin en 2005 dans Le contrôle de la parole . Mais il saluait dans le même temps «une efflorescence de petites maisons qui ont ouvert une brèche dans ce front du conformisme» . Et de fait, la résistance s’organise autour d’éditeurs indépendants comme La Fabrique, La Dispute, Le Croquant, Amsterdam, Agone, Raisons d’agir, Le Temps des cerises, Les Prairies ordinaires ou Syllepse. Si tous publient des essais de sciences humaines et sociales, chacun a ses marottes et sa culture: héritiers de Bourdieu, libertaires, marxistes, etc., les uns suivent de près la question des minorités, d’autres le conflit israélo-palestinien, d’autres encore les mouvements sociaux… «Il existe une sorte de pacte tacite qui consiste à ne pas empiéter sur le terrain des autres. Et puis on sait que chacun a ses spécificités: La Fabrique se caractérise, entre autres, par une veine «insurrectionnaliste» incarnée par le Comité invisible ou sa collection sur le socialisme français du XIXe siècle. Amsterdam s’intéresse de plus près aux cultural et postcolonial studies. Je dirais que nous sommes sans doute plus pluriels: théorie de l’art, de la littérature, textes d’intervention politique… L’engagement de ces éditeurs est intimement lié à leur engagement politique» , explique Rémy Toulouse, responsable des Prairies ordinaires qui publie Arlette Farge, Philippe Artières ou Véronique Nahoum-Grappe et traduit Mike Davis ou Frédéric Jameson.
LOGIQUES ÉCONOMIQUES
La plupart de ces maisons sont nées dans les dix dernières années, alors que l’on voyait s’accélérer le mouvement de concentration dans l’édition, depuis la fusion Hachette-Vivendi en 2002. La vente de Flammarion à Rizzoli Corriere della Sierra et l’absorption du Seuil par La Martinière ou l’introduction de Flammarion dans le capital des PUF et d’Actes Sud: ces mutations s’accompagnent de logiques économiques fondées en premier lieu sur la recherche du profit, qui ont pour effet de valoriser le consensus. «Si les médias et les groupes d’édition appartiennent aux mêmes intérêts, la démocratie est menacée, et le marché, en accentuant le caractère nocif des concentrations, révèle l’une de ses dispositions les plus inquiétantes» , résume l’historien Jean-Yves Mollier dans Où va le livre ? Édition 2007-2008.
Les essais politiques sont les premiers à faire les frais de ce système. «Les grands éditeurs commerciaux ont déserté certains «segments» jugés peu profitables, au nombre desquels figurent la littérature exigeante ou plus généralement la pensée critique, peu rentable à court terme» , explique Sébastien Raimondi, responsable avec Michel Surya des Nouvelles éditions Lignes fondées en 2007. Ils ont gagné leur indépendance après avoir été lâchés par le dernier éditeur de la revue Lignes . «La logique des chiffres, telle qu’elle s’applique actuellement avec un certain retard à la quasi-totalité du monde de l’édition me paraît inappropriée et à courte vue , estime-t-il. La comptabilité dite analytique, qui consiste à exiger que chaque «partie» justifie de l’emploi de ses moyens et de sa propre rentabilité, conduit par exemple le représentant actuel d’une maison d’édition vénérable à énoncer en substance que «chaque livre est comme une petite entreprise»… Une «petite entreprise» qui doit faire la preuve de sa viabilité économique, faute de quoi ses moyens lui seront retirés. A l’inverse, un succès doit être «cloné» ou «décliné» à l’infini.» Alain Oriot, qui a travaillé chez Hachette, Flammarion, Bordas et Gallimard comme packager (1), en est sorti dégoûté: «Je travaillais dans le Beau Livre où le contenu a de moins en moins d’importance. Ce sont des bouquins de commande, des produits bien calibrés. Ça m’a rebuté de faire des ouvrages où l’on se fout du contenu, c’est du business ! Les livres de qualité sont noyés dans la masse des publications.» A cinquante ans, perché en Haute-Savoie, dans un petit village près d’Annecy, il décide donc de monter les éditions du Croquant. C’est une sorte de contre-modèle en forme de coopérative qui comble des lacunes flagrantes: «En termes de sciences humaines, les grosses maisons d’édition se désengagent de ce qui n’est pas bétonné. Elles éditent le dernier livre d’Edgar Morin, mais mais elles se désintéressent d’un auteur qui n’est pas médiatisé ou d’un thésard.» Lui, au contraire, veut «faire connaître les jeunes penseurs afin de créer des liens avec les milieux militants» .
Le plus ancien de ces indépendants va avoir vingt ans : c’est le cas de Syllepse qui a vu le monde changer sous ses yeux. Cette tenace maison d’édition, blottie dans ses quinze mètres carrés de la rue des Rigoles, s’est construite sur les ruines de la pensée critique. «A la fin des années 1980, c’était très dur. Henri Lefèbvre (2) ne trouvait pas d’éditeur, Maspéro n’existait plus, c’est devenu La Découverte et ce n’était pas simplement un changement de nom , se souvient Patrick Silbertsein, l’un des fondateurs de Syllepse. En 1992, Maspéro devait publier un livre sur la révolution mexicaine, La Découverte en a décidé autrement. Le Mexique était inconnu du grand public, ce n’était pas commercialisable.» Entre renoncement et conformisme, le grand cauchemar des années 1980 décrit par François Cusset dans un livre au titre éponyme (3) a marqué la décennie et celles qui ont suivi. «Les grandes maisons de leur côté se font aux nouvelles ficelles du métier , écrit l’auteur. Elles apprennent à lancer des best-sellers, à concocter pour leurs auteurs-phares des «plans médias» ou à forger des produits éditoriaux d’un type nouveau.» Ainsi du Livre Guiness des records et du Quid .
PRODUCTEURS D’IDÉES
Pendant que les intellectuels médiatiques n’en finissent plus de clamer la fin des idéologies, le tirage des sciences humaines et sociales s’effondre faute de rentabilité. «On n’était plus dans les années 1970 où n’importe quel éditeur pouvait publier Mao, Gramsci, Marx avec des tirages incroyables. Ça ne se vendait plus, donc on n’éditait plus. La censure du marché a commencé à se faire sentir. On s’est dit qu’il fallait lutter contre ça» , poursuit Patrick Silberstein. Ils se réunissent donc à quelques-uns avec une foi de militants qui ne connaissent rien au métier. Ils veulent donner la possibilité aux acteurs des mouvements sociaux : fédérations syndicales, Agir contre le chômage et autres : d’être producteurs d’idées. «On édite ce qui nous paraît contribuer à la refondation d’un projet de transformation radicale de la société. On s’est toujours défini comme un éditeur engagé non partisan» , explique-t-il. Son but: dessiner un pont entre la pensée et l’action.
De l’engagement, il en faut pour supporter des conditions d’exercice extrêmement précaires. Toujours sur le fil, ces petits éditeurs ont souvent une autre activité rémunérée pour compléter leurs fins de mois, lorsqu’ils ne travaillent pas bénévolement. Aux Prairies ordinaires, Rémy Toulouse est le seul salarié. «Je fais à peu près tout de A à Z. Maëlle Dault s’occupe du graphisme et un cercle d’amis me donne des coups de main, des idées, fait remonter des infos. Je m’accorde un demi-salaire… et je fais beaucoup de notes de frais !» , raconte-t-il. Les aides publiques régionales, par l’intermédiaire de Xavier Person, ainsi que celles du Centre national du livre sont précieuses. Quant à la loi Lang sur le prix unique du livre, c’est elle qui permet une telle vivacité de l’édition indépendante. Cela lui permet de survivre, tant bien que mal, mais ne suffit pas à stabiliser la situation. «On est dans une économie déficitaire alors même que les dépenses sont réduites au minimum, les salaires serrés, le matériel presque obsolète. On se paie 1600 euros par mois, sans 13emois» , avance Alain Debernard qui a participé à la création des éditions La Dispute avec «moins de 15000euros, consommés avant la publication du premier livre» . Laurent Hebestreit, le responsable de Démopolis, a dû reprendre un métier pour financer son activité éditoriale: «Au départ, nous étions quatre, aujourd’hui je suis seul. Je n’ai pas réussi à gérer le chiffre d’affaires, à équilibrer les comptes.» D’autres ont fait le chemin inverse, comme Jérôme Vidal, qui a débuté en solitaire chez Amsterdam en 2003. Aujourd’hui, ils sont quatre salariés plutôt mal payés. «Je me rémunère depuis le mois d’octobre… 700euros par mois , reconnaît-il. On publie une quinzaine de livres par an. On va diminuer la production pour avoir une politique plus resserrée. On veut travailler moins et mieux, et gagner plus !»
S’ils sont nombreux à évoquer des liens d’amitié, comme Eric Hazan de La Fabrique qui parle de ses «compagnons d’armes» (4), il n’en reste pas moins que leurs relations sont parfois ambivalentes. «On a été bien accueilli par la presse pour des gens qui venaient de nulle part, ni du journalisme, ni de l’édition, et qui n’étaient pas vraiment implantés dans les réseaux militants. Au fond, pour les journalistes, on présentait un visage de la radicalité acceptable, plus intello, moins militant, plus culturel, moins dans la dénonciation… Mais nos liens avec les revues Vacarme et Multitudes qui ont appelé à voter «oui» au référendum européen n’ont pas toujours été bien compris» , admet Jérôme Vidal. Le besoin de mutualisation se fait pourtant sentir. Dans ce contexte, les éditions La Dispute et Le Croquant ont réussi un tour de force: elles vont bientôt fusionner au sein d’une structure coopérative. «Il y a un côté boutiquier dans l’édition, on ne partage pas ses secrets, ses relations. C’est difficile, les gens développent une culture propre, il y a une logique d’identification et de distinction par rapport aux autres» , affirme Alain Oriot. Il a frappé à d’autres portes mais pour l’instant, ses appels sont restés lettre morte. Chez Syllepse, Patrick Silberstein qui a coédité un ouvrage (5) avec Lux, une maison québécoise, rêverait de lancer une fédération internationale. Pour lui, les choses sont claires: «Si nous étions moins envahis par les problèmes quotidiens, nous nous mettrions tous autour d’une table et nous trouverions des moyens communs.» Reste que pour des salaires dérisoires, parfois pour rien, avec l’aide inestimable des libraires indépendants, ces éditeurs portent toute une production intellectuelle critique à bout de bras. M.R.
[[1. Un packager est en quelque sorte un « éditeur délégué », chargé de l’amont de l’édition. Il s’agit de choisir des auteurs, une iconographie, un sujet et d’organiser la fabrication, parfois même l’impression.
]][[2. Sociologue, géographe et philosophe marxiste.
]][[3. François Cusset, La décennie, Le grand cauchemar des années 80 , éd. La Découverte, 2006.
]][[4. Politis , 30/10/2008.
]][[5. John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir .
]]Paru dans Regards n°61, avril 2009
A lire aussi, « Tentative de censure au Québec » : https://wp.muchomaas.com/article/?id=4032
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