Manifestations, émeutes de la faim, la situation alimentaire mondiale fait la une des actualités. Les causes profondes de cette crise aux origines multiples peuvent être trouvées dans la libéralisation des marchés agricoles. Il y a urgence de revenir sur ce paradigme.
Plus de 30 pays sont en crise à cause de la flambée des prix des denrées de base. En un an, le prix du blé a doublé et celui du maïs a augmenté de 50 %. Selon le rapport sur les Perspectives agricoles pour 2008-2017 de la FAO (Food and Agriculture Organization) et de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), l’explosion des cours des matières premières agricoles est due à un déséquilibre entre l’offre et la demande. La production mondiale de céréales, entre 2005 et 2012, se sera accrue de 3 % alors que la consommation aura augmenté de 5 %. Les deux institutions avancent d’autres facteurs permanents qui ont poussé les prix vers le haut : les cours élevés du pétrole, la croissance démographique, les modifications des pratiques alimentaires dans les pays émergents avec une consommation accrue de viande (donc de céréales pour nourrir les animaux) et enfin la demande accrue de grains pour les agrocarburants.
LA FAIM EST-ELLE UNE FATALITÉ ?
La FAO et l’OCDE expliquent la crise par la volatilité des prix due à la météo (sécheresse en Australie notamment) et à la présence de fonds spéculatifs sur les marchés agricoles. En toute logique, la FAO et l’OCDE comptent sur l’accroissement de la production, notamment grâce aux évolutions technologiques, pour résoudre la crise. Et concluent sur des termes fatalistes : dans les dix ans à venir la situation va rester tendue et, pour les populations pauvres et urbaines des pays fortement importateurs de denrées, la situation va s’aggraver.
Cette analyse de la situation en termes globaux (l’offre, la demande, les prix…), en plus d’être désespérante, ne convainc pas tout le monde. Car elle empêche de voir les raisons profondes de la crise, en les mettant toutes au même niveau. Pire, elle voile les moyens politiques pour y répondre. Selon Via Campesina, le mouvement international des petits et moyens paysans, «la production n’est pas en crise» . Si les prix augmentent, c’est notamment parce qu «une partie de plus en plus importante de la production est actuellement détournée pour la fabrication d’agro-carburants» . Les décideurs économiques choisissent de nourrir les moteurs, «pas les peuples» , et ce choix n’est ni anodin, ni irrévocable. Jean Ziegler, l’ancien rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation et auteur de L’Empire de la honte, considère même que les agrocarburants sont un «crime contre l’humanité» . Entre 2005 et 2007, 60 % de l’augmentation de la demande de céréales et d’huile alimentaire est due à la production d’agrocarburants! Par ailleurs, la présentation des causes de la crise par l’offre et la demande ne permet pas, selon Oxfam France-Agir ici, de comprendre l’enjeu politique. «La crise est visible aujourd’hui à cause des manifestations. Mais la faim est loin d’être un phénomène nouveau. Si plus de 850 millions de personnes souffrent de la faim depuis des décennies, c’est principalement lié au règles commerciales agricoles menées par les pays riches, au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Banque mondiale et le Fond monétaire international (FMI)… et aussi des accords bilatéraux de libre échange (Europe/ Afrique, Caraïbes, Pacifique). C’est bien là qu’on trouve la source du problème. Le point commun des pays qui souffrent de cette crise alimentaire, c’est leur dépendance vis- à-vis des marchés internationaux pour leur alimentation» , explique Jean-Denis Crola, le responsable des questions commerciales et agricoles d’Oxfam France- Agir ici.
LES RÈGLES DU COMMERCE MONDIAL : LE BONHEUR DE TOUS ?
Pourtant, à entendre Pascal Lamy, le directeur général de l’OMC (un Français, membre du PS), pas de doute, le bonheur est dans le marché mondial. C’est en poursuivant la libéralisation du marché par l’abaissement des barrières douanières et la réduction des subventions aux agriculteurs que le monde va finalement manger à sa faim. Encore aujourd’hui, Pascal Lamy veut forcer la signature des négociations agricoles de l’OMC, dit Cycle de Doha, avant la fin de la présidence Bush. Libéralisation qui s’est traduite notamment par «le démantèlement progressif de toutes les régulations des marchés agricoles internationaux (la disparition des stocks de blés, par exemple) et qui explique la grande volatilité actuelle des prix» , relève Aurélie Trouvé de l’INRA, qui a mené la campagne d’Attac sur la crise alimentaire.
QUI GAGNE, QUI PERD ?
D’après la FAO et l’OCDE, les agriculteurs des pays développés tireront profit de cette crise, mais aussi ceux des pays en développement, si on les aide à investir. Une vision nuancée par Via Campesina, pour qui «ce sont les entreprises agro-industrielles et la grande distribution qui en profitent en premier lieu parce qu’elles augmentent les prix alimentaires au-delà de ce qu’elles devraient faire» .
Aurélie Trouvé précise : «ADM, Cargill, et Bunge, les trois plus gros négociants en céréales, ont augmenté leurs bénéfices respectivement de 67 %, 36 % et 49 % en 2006.» Quant aux producteurs du Sud, ils n’en ont pas vraiment profité car leurs marges ont été captées par l’aval (négociants, distributeurs…). «Pour résumer, on peut dire que seuls les producteurs les plus agressifs (très compétitifs grâce à un dumping social et environnemental) profitent de la libéralisation : ils se trouvent principalement en Nouvelle-Zélande, Australie, Brésil, Argentine…» , résume Aurélie Trouvé.
IL FAUT SAUVER LE SUD
La communauté internationale est en émoi. Il faut sauver le «soldat affamé» . Nicolas Sarkozy avait annoncé 30 millions d’aides supplémentaires pour gérer l’urgence. C’était peu. Il a finalement décidé d’être plus généreux. Le 4 juin, à l’occasion de la conférence internationale de la FAO, à Rome, il a annoncé que la France consacrerait un milliard d’euros dans les cinq prochaines années pour l’agriculture en Afrique sub-saharienne. Une proposition qui a reçu les félicitations d’Oxfam France, qui reste toutefois prudente. «La France a déjà fait un certain nombre de déclarations d’aide financière au continent africain. L’année dernière, lors du G8 en Allemagne, Nicolas Sarkozy annonçait un milliard d’euros pour la santé en Afrique. Depuis, nous essayons de savoir où est concrètement passé ce milliard. Dans un contexte de recul de l’aide française au développement, et de reniement des engagements pris en la matière tant à Paris qu’au niveau européen, ces nouvelles promesses ne valent que si la France est transparente sur les montants qu’elle alloue réellement aux pays en développement» , tempère Luc Lamprière, directeur général d’Oxfam France-Agir ici.
LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE N’EST PAS UN RÊVE
Selon Via Campesina, Oxfam, Attac, il est surtout urgent de sortir de la logique du marché mondial et de remettre au goût du jour le droit à la souveraineté alimentaire. A savoir : chaque pays a le droit de définir sa politique agricole et tarifaire tant que ce n’est pas au détriment des autres. Prix négociés, tarifs douaniers… «Même les subventions ne sont pas à bannir. Celles-ci ne deviennent un problème que si on empêche les autres pays de s’en protéger» , explique Aurélie Trouvé. Ce qui veut dire aussi qu’il n’y a pas une solution unique pour tous les pays du Sud. L’Egypte, certes, ne peut pas être autosuffisante, en revanche, c’est un objectif atteignable pour l’Afrique de l’Ouest avec une protection de l’agriculture vivrière, un soutien des filières de distribution et de transformation… «Les pays du Sud ne sont pas des mendiants que les «bons papas du Nord» doivent aider, mais des pays qui doivent retrouver leur autonomie en rétablissant le droit de se protéger et d’avoir des politiques publiques» , continue Aurélie Trouvé. Pour retrouver des moyens d’action, plusieurs mesures d’urgence sont aujourd’hui vitales, comme, par exemple, libérer les pays du Sud de la dette! S.K.** avec **R.D.
Paru dans Regards n°53, été 2008
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