Conseil artistique : La culture du Président

Le 30 janvier dernier le président de la République a créé par décret le Conseil de création artistique, dont il s’est auto-institué président. Alors que 2009 est l’année des 50 ans du ministère de la Culture, ce nouvel outil apparaît nettement comme un moyen d’en sonner le glas. Retour sur ce énième geste d’autocratie et sur ses inquiétantes perspectives.

«C’est bien là le projet et le problème que nous allons avoir à tenter de résoudre. […] Parce qu’on ne peut pas dire une «petite troupe». Que fait cette troupe? Est-ce qu’elle apporte quelque chose au fonctionnement de sa région, de sa ville, du théâtre, etc.? «Petite troupe», tout le monde peut être une «petite troupe». […] Qu’est-ce que ça apporte? Pour quoi faire» C’est par ces mots que Marin Karmitz, producteur de cinéma, fondateur de la société MK2, a terminé l’émission de France culture qui l’avait invité, au titre de sa nomination en tant que délégué général du Conseil de création artistique, instauré et présidé par Nicolas Sarkozy, en janvier 2009. Après une émission radio, ce 4 février, où il fut impossible d’avoir l’avis du délégué sur l’actuel fonctionnement du ministère de la Culture, ainsi que sur le contenu précis de ce nouvel outil institutionnel, l’ultime question du journaliste aura eu raison de tant de louvoiements. L’enjeu du Conseil de création est bien de faire le tri entre ceux que le pouvoir juge utiles et ceux qu’il juge inutiles : «inutiles au monde» , comme on disait au Moyen Age pour justifier la peine de mort. N’est-ce pas là l’éternel geste de toute domination sociale? Nommer ceux qui ont le droit d’exister, ceux qui «méritent de vivre» , comme disait Pétain.

ANTI-INTELLECTUALISME

A la lumière de cette injonction : éliminer les «petits» : qui apparente ce Conseil à une sorte de Medef culturel, beaucoup de points ne feront plus mystère. Absence de tout «créateur» en ce «conseil de création» , mais abondance d’industrie et de directions d’établissements (1). Absence caricaturale de toute forme de concertation et affirmation, en toute impunité, d’une autocratie présidentielle qu’il faut souligner puisque l’on semble s’y habituer au point que personne, dans la presse qui en a rendu compte, ne marque le caractère de putsch d’un tel geste : je me nomme moi-même président d’un conseil que je crée moi-même, et qui chapeautera le ministère de la Culture lui-même.

Putsch dont la dimension de surprise est d’autant plus réelle que la création de ce «Conseil» artistique intervient en pleine présidence d’un homme qui a toujours revendiqué son mépris pour la culture. Son entourage artistique affiché, Christian Clavier et Jean-Marie Bigard, par exemple, vaut programme et résume l’étendue et la direction des goûts du président. Il ne s’agit pas ici de dire que la comédie de masse et le one-man-show comique n’ont pas leur place à la table des loisirs. Il s’agit de dire d’abord que pour présider un conseil pour l’art, il serait bon d’en fréquenter un peu plus les objets, et d’en déduire ensuite la netteté du changement de personnel politique entre le XXe et le XXIe siècle en France : les «humanités» et l’amour du savoir ne participent plus de la structuration de l’homme politique ; c’est l’entreprise et son injonction au fonctionnel qui président désormais à la perception de l’idéal de l’homme public. Marin Karmitz a beau jeu de convoquer les exemples de De Gaulle et de Mitterrand pour justifier de l’implication directe du président dans la Culture, il en allait tout de même d’un tout autre contenu et d’hommes à peine plus «cultivés» . Ou comment s’incarne, dans la culture politique contemporaine, l’anti-intellectualisme traditionnel de la droite extrême et du monde de l’argent.

On citera, à l’appui, la proverbiale «affaire de la Princesse de Clèves» , qui est devenue le signe même de ce qu’il était bon de mépriser. En février 2006, à Lyon, le futur candidat déclarait ainsi à des fonctionnaires : «L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle!» Indépendamment du mépris social auquel le premier de nos concitoyens a pris l’habitude de s’autoriser, l’anecdote vaut à un double niveau. Au-delà de la question de la culture générale dans les concours de la fonction publique, c’est surtout pour ce qu’elle réouvre comme brèche à la longue tradition d’ironie à l’égard de la pensée et du travail intellectuel, que porte à la boutonnière un large éventail de la droite, de l’extrême droite démagogique des années 1880 à la droite sarkozyste, pour qui Disneyland et le Fouquet’s semblent incarner l’alpha et l’oméga du loisir de haut vol.

Sinistre cadeau d’anniversaire, donc, pour les 50 ans du ministère de la Culture, institué le 3 février 1959 par de Gaulle, que ce Conseil de création artistique, qui a des allures d’enterrement hypocrite. Il ne s’agit pas ici de nier les dysfonctionnements et la nécessaire réforme d’une institution de cette importance et de cette ambition : «rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres capitales de l’humanité» et «favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit» , selon les mots de son instigateur, le premier ministre André Malraux.

CULTURE ET DÉMOCRATIE

Enterrement, dis-je. Marin Karmitz ne s’en cache pas : il expliquait qu’on ne peut pas supprimer le ministère de la Culture car c’est un peu délicat. Faute de l’abolir, on le court-circuite. Car quelles sont les attributions officielles de ce Conseil? Réponse du portail du gouvernement : «éclairer les choix des pouvoirs publics afin d’assurer la vitalité et le rayonnement de la création artistique française» : attribution du ministère :, «contribuer à la réforme de la politique de l’Etat en ce domaine» : attribution du ministère s’il en est :, «diversifier les sources de financement» . Traduction : diffuser ce qui marche et liquider le reste, procéder au retrait de l’Etat, en délégant aux collectivités territoriales et en faisant appel au privé. Politique d’occultation du ministère par ce Conseil, donc, comme plusieurs fois à l’œuvre, si l’on écoute Marianne : «Le haut commissaire à la Jeunesse, Martin Hirsch, […] occulte le ministère de la Santé et des Sports et celui de l’Education nationale. Patrick Devedjian, ministre de la Relance économique […] supplante Christine Lagarde et Eric Woerth, qui sont censés s’occuper respectivement de l’Economie et du Budget» (2). La méthode du court-circuit et de l’invention institutionnelle comme outil de mise au pas et comme geste antidémocratique. Le résultat du référendum sur l’Europe n’est pas satisfaisant pour les classes dirigeantes? On l’instaurera quand même en passant outre la souveraineté du peuple. Comment, en matière de politique nationale, passer par dessus la voix des électeurs? Evaluer l’action des ministres par des cabinets privés. A la poubelle l’évaluation démocratique de l’action du gouvernement par les citoyens au moment des élections. Comment mettre de l’ordre dans la culture, sans s’attirer les foudres d’intellectuels et d’artistes médiatiques et sans s’encombrer de procédures de concertation avec les gens de terrain? Créer un Conseil de création artistique, sans l’accord du Parlement, présidé par le président lui-même, expert en la matière comme on sait.

Le sommet de l’Etat se laisse gagner par ce tour de passe-passe généralisé, qui consiste à éviter de poser la question de la crise économique et financière en termes économiques et financiers, et à en faire un problème culturel. Le capitalisme produit des catastrophes sociales, écologiques, financières? La culture sera notre super-héros. Nicolas Sarkozy : «Je veux que ça bouge, je veux que ça change, je veux que la culture soit notre réponse à la crise économique mondiale.» Bigre. On comprendra qu’il ne s’agit pas là de miser sur l’éducation et le savoir pour transformer la société, comme dans la tradition des Lumières, mais bien de faire des industries culturelles une arme renouvelée pour le capitalisme contemporain : d’où la composition du Conseil. La culture, autre opium du peuple… Allons au MK2, ça nous évitera de penser. D.S.

1. http://www.lematin.ch/flash-info/composition-nouveau-conseil-creation-artistique

2. Luc Mandret, www.marianne2.fr, 27 janvier 2009

Paru dans Regards N°60, mars 2009

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