La science-fiction, SF pour les amis, occupe une place à part dans la culture populaire. Dans un registre ludique, s’y expriment les grandes batailles idéologiques des sociétés modernes. Réussit-elle à exorciser la face obscure des peurs qu’elle met en scène?
La sonnette d’alarme a été tirée par Jean-Daniel Brèque. Ce traducteur de Dan Simmons (mais aussi de Stephen King, le roi de l’horreur, ou encore P.F. Hamilton, celui qui a réinventé le Space Opéra avec sa saga L’aube de la nuit) est sûrement une des plumes de science-fiction les plus renommées et les plus lues à travers le monde, notamment grâce à son sublime cycle Hypérion. Dans un court texte, Brèque révélait son trouble devant les propos nauséabonds qui se multipliaient sur le site Web personnel de l’auteur américain, où se déversaient selon lui «des flots de haine contre les démocrates, les Arabes, les homosexuels, les écologistes, et cætera» . Mais un fait en particulier l’a définitivement écœurée et poussé à rompre ses relations éditoriales (il y publiait des chroniques). Il s’agit d’un échange entre Dan Simmons et un internaute que le premier «a encouragé (…) à dénoncer au FBI une jeune Palestinienne étudiant aux Etats-Unis, qui lui avait confié sa colère devant le massacre de Gaza et son désir de vengeance» . Avant de découvrir que finalement l’écrivain n’avait pu attendre et s’était chargé lui-même de la basse besogne. Depuis, Jean-Michel Brèque n’est évidemment plus son traducteur et s’est décidé à rendre publiques les causes de cette rupture.
CONTROVERSES
Cette information, qui a quelque peu ébranlé le petit monde de la science-fiction, surtout en France, où elle compte un cercle restreint mais passionné de fidèles vigilants, nous rappelle également la polémique autour de Maurice G. Dantec. Son livre Babylon Babies, paru en 1999, est considéré comme une pièce majeure du «cyberpunk» , dont le soutien à Unité Radicale, groupuscule d’extrême droite, dissout en 2002, avait traumatisé ses fans. Par la suite, multipliant les prises de position réactionnaires, celui qui se définit désormais comme «catholique et sioniste» , avait réduit en cendre les illusions de ses plus fidèles lecteurs et terni sa flatteuse étiquette subversive. Depuis, l’adaptation cinématographique pathétique et hollywoodienne de son livre par Mathieu Kassowitz a peut-être fini de ruiner son aura. Cela dit, à bien regarder les romans des personnes concernées, on aurait pu depuis longtemps repérer les raisons profondes de leur positionnement politique actuel (Dan Simmons projetait déjà dans Illium, en 2003, puis Olympos, en 2005, le spectre d’une guerre des civilisations entre Occident et islam).
De fait, la science-fiction est souvent secouée par ce genre de controverses. Car loin de se résumer à un gadget intellectuel pour grands enfants se courant derrière avec des sabres laser ou dissertant à l’infini de l’identité du cinquième Cylon dans la nouvelle version de Galactica (une des plus belles séries télé de SF des années 2000), elle manipule, certes sur un mode narratif plutôt ludique, toutes les grandes angoisses idéologiques et autres questionnements philosophiques de notre temps. Elle a donc toujours occupé une place à part dans la culture populaire. Longtemps méprisée, surtout en littérature (ce qui peut se comprendre au regard de la fréquente médiocrité d’une grosse partie des parutions), généralement réduite au rôle de tiroir-caisse (autrement dit un piège facile pour attirer du spectateur) au cinéma ou à la télé, elle n’en constitua pas moins, depuis toujours, un des lieux où s’exprima de la manière la plus constante la critique de nos sociétés modernes. De façon ouverte, à l’Ouest, ou feutrée, à l’Est (comme l’excellent film soviétique Solaris, d’après l’auteur polonais Stanislas Lem, dont Steven Soderbergh a fait un remake, avec George Clooney).
Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si ce fut aux Etats-Unis, où l’industrie du divertissement lui permit de vivre un âge d’or inégalé durant les années cinquante et soixante, que la SF joua à plein, à côté du polar, évidemment, cette fonction inconsciente et régulièrement involontaire de grande machine à cauchemarder le réel.
ULTIME REFUGE DE LA CRITIQUE
Elle constitua de la sorte l’ultime refuge de la critique sociale de masse, notamment dans les fameux comics de super-héros qui posaient par exemple le problème des minorités (les X-Mens) ou du poids du complexe militaire (en filigrane dans Hulk). Sans oublier évidemment des films comme L’Invasion des profanateurs de sépultures, en 1956, qui s’attaquait au McCarthysme, une démarche anticonservatrice qui s’est poursuivie dans les films de zombies, sortant de la tombe les pulsions sécuritaires de l’Amérique profonde. Ainsi la SF fut toujours perçue, surtout dans l’Hexagone, comme un espace plutôt progressiste où se manifestaient de manière ludique les grandes batailles idéologiques du présent. Dans ce cadre, peu de genres artistiques auront à ce point su saisir l’ampleur de l’influence de la révolution industrielle puis technologique et enfin informatique sur nos modes de vie et nos structures politiques. Que ce soit le cycle assez optimiste des Robots écrit par Asimov dès 1950 ou encore l’œuvre apocalyptique du Français René Barjavel, il s’est toujours agi de comprendre comment la trame des «choses» qui nous entourent était devenue partie prenante et active de notre civilisation. Une fascination et une crainte symétriques de voir l’homme «de base» , le citoyen ordinaire, perdre sa place devant la machine, pensante ou non, dont les transcriptions cinématographiques comme Terminator ou Matrix et, en arrière-plan, le courant cyberpunk, déjà cité, ne sont que les derniers développements créatifs. N’oublions pas au passage que le démiurge de la science-fiction, Jules Verne, sorte de Shakespeare de l’anticipation, avait imaginé le sous-marin nucléaire et le voyage sur la Lune dès 1869.
La montée progressive de la reconnaissance du genre ne cessa d’accentuer cette vocation prospective et non plus seulement imaginative. Les différents sous-genres qui se multiplièrent assurèrent le triomphe de la SF, du space opera (1) à l’uchronie (2).
NOUVEAUX THÈMES
Au fur et à mesure de nouvelles préoccupations se sont imposées. L’inquiétude écologique s’est invitée comme un ressort puissant de nombreuses intrigues d’anticipation. La trilogie martienne (autre grande obsession de la SF depuis Ray Bradbury et ses Chroniques martiennes en 1951) de Kim Stanley Robinson abordait de front le problème du réchauffement climatique, de la surpopulation en relation avec une colonisation de Mars aux airs de conquête de l’Ouest. D’autre part, ce n’est pas un hasard si prochainement vont sortir deux gros blockbusters inspirés par de grands classiques de la SF. D’un côté, l’adaptation tant attendue des Watchmen (3), BD quasi littéraire culte où, dans une Amérique parallèle qui aurait gagné le Viêtnam grâce à un demi-dieu atomique, des super-héros dépressifs essaient de sauver l’humanité d’une guerre nucléaire qui revient étrangement nous hanter aujourd’hui avec l’Iran. J.J. Abrams, le père de Lost, réalise de son côté une sixième adaptation cinématographique de Star Trek. Cette fois-ci, la rumeur la place à la hauteur des diverses séquences télévisuelles (la série originelle de 1966, la Next génération, de 1987, et ses déclinaisons Voyager, Deep space nine et Entreprise). Ce nouvel opus raconte en fait l’avant, la rencontre entre le futur capitaine Kirk et Spock, le métisse humano-vulcain sommé de choisir entre ses deux cultures dans une fédération des planètes «égalitaire» . Une thématique au fort relent synchronique obamesque presque trop parfait pour croire au pur hasard. Rappelons pour mémoire que cette série était déjà le programme télé préféré de Martin Luther King, qu’en pleine guerre froide elle présentait un équipage avec des Russes et des Chinois, et que pour la première fois un Blanc y embrassa une Noire à la télé.
Cela dit, déjà la série Heroes, où des humains découvrent leur «superpouvoir» , avait commencé à exorciser les années Bush. Dans la saison n°1, la plus réussie, un groupe occulte de puissants manigançait un attentat cosmique dans New York pour prendre en sous-main le pouvoir aux Etats-Unis en faisant élire un homme de paille (cela ne vous rappelle rien?). Le conspirationisme reste toujours une des astuces préférées de la SF, surtout d’anticipation. Pour le meilleur et pour le pire, comme dans X-Files, où l’existence d’un «grand complot» pro extraterrestres avait même amené une certaine extrême droite à essayer d’infiltrer les clubs de fans pour diffuser leur obsession anti-lobby.
Force critique capable de toucher un large public en rendant esthétiquement plaisante une perception sombre des problèmes de notre temps, la SF est donc aussi touchée par les faces obscures des peurs et des évolutions qu’elle met en scène. Autre versant, son goût du détail l’aspire vite dans une culture «geek» (4) vide de sens et dénuée de fondement politique. Que la force soit avec vous… On en aura bien besoin… N.K.
[[1. Style Star-Wars, de la «SF avec des boulons» comme le résume fort bien Orson Scott Card, auteur du célèbre cycle d’Ender.
]][[2. Les récits en forme de «et si» , dont le Maître du haut château, par Philip K. Dick, imaginait par exemple un monde dominé par une Allemagne nazie sortie vainqueur de la Seconde Guerre mondiale.
]][[3. En salles le 4 mars.
]][[4. Des passionnés d’ordinateurs et du dernier gadget technologique.
]]
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