Asile. Sangatte à Paris

Depuis la fermeture du centre de Sangatte, en décembre 2002, les camps d’exilés ne cessent d’essaimer tout au long du littoral de la Manche et de la mer du Nord dans des conditions encore plus indignes. En plein centre de Paris, à côté de la gare de l’Est, des Afghans et des Irakiens à la recherche d’une terre d’asile transitent par milliers chaque année, dans la plus grande invisibilité.

«Toi, je te prends, toi, non, toi, c’est OK, toi…» En file indienne, les réfugiés attendent docilement leur sort pour savoir si demain soir ils auront une chance d’entrer dans le bus qui les mènera à la «Boulangerie» , le centre d’accueil d’urgence, aujourd’hui saturé. Le responsable en charge de faire le tri a une tâche bien ingrate (surréaliste!) à réaliser : il doit refuser les mineurs, à vue de nez, car ils n’ont pas droit à ce dispositif. Cette scène ne se passe pas dans les abords lointains d’une ville sous-développée en guerre, non, elle se passe en plein centre de Paris, place du Colonel-Fabien! Il est 21h30 et, pour cette nuit glaciale à quelques jours de Noël, la trentaine d’exilés, dont une bonne dizaine de mineurs, n’a pas d’autre choix que de dormir dehors, sous les porches le long du canal Saint-Martin (là où Amélie Poulain aime à gambader sur les écluses!), sous les ponts ou, pour les plus astucieux, sous une tente dans le jardin Villemin.

Selon la municipalité du Xe arrondissement de Paris, cette situation est navrante, désolante, voire exaspérante : si les riverains affichent généralement une indifférence bienveillante à l’égard des exilés qui occupent en nombre le jardin Villemin les jours de beau temps, certains ont parfois des réactions sauvages et vont même jusqu’à leur jeter des seaux d’eau en pleine nuit pour qu’ils évacuent le bas de leurs immeubles : mais «ce n’est pas de notre ressort» , expédie la chargée de communication de la Ville. Le logement des personnes à la rue, c’est madame Boutin et les demandeurs d’asile, c’est le ministère de l’Immigration… La première a été interpellée en septembre par Bertrand Delanoë et Rémi Féraud (le maire du Xe arrondissement) pour augmenter le nombre de places en centres d’hébergement. Elle n’a toujours pas répondu…

EN TRANSIT

Quant à la question de l’asile, le Xe arrondissement a récemment décidé de financer un petit kiosque d’information «pour sans-papiers en transit» , géré par quatre salariés d’Emmaüs et de France terre d’asile, dont le but est de «les orienter vers des structures de soutien sanitaires et sociales et les informer sur leurs droits» . Une réponse tardive et on ne peut plus minimaliste : des exilés (Afghans, Iraniens, Pakistanais et Irakiens pour la plupart, souvent très jeunes) sont présents dans le quartier depuis plus de cinq ans, depuis la fermeture du centre de Sangatte décidée par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy pour arrêter «l’appel d’air» . Et il en passerait près de… 3 000 par an, dont 800 mineurs!

Ces chiffres, à la louche, c’est Jean-Michel Centres qui les donne. Tous les jours et tous les soirs, lors de maraudes, ce militant du collectif de soutien aux exilés du Xe (1) créé par une poignée de «citoyens aux mains nus» au printemps 2003, vient en aide à ces jeunes rendus invisibles par la machine administrative européenne. Il va dans les soupes populaires ou les centres d’accueil de jour du quartier, où ils sont relégués, pour répondre à leurs questions en farsi (langue majoritaire en Iran, parlée aussi par les Afghans) car la plupart ne parlent aucune langue étrangère. Et que demandent-ils? «Leurs principales préoccupations, ce sont leurs empreintes! Ils veulent savoir s’ils peuvent demander l’asile en France ou en Grande-Bretagne, en Norvège ou en Suède… alors qu’ils sont «dublinés», c’est-à-dire que leurs empreintes ont été prises en Grèce ou en Italie.» D’après la convention de Dublin II qui régit l’asile en Europe depuis septembre 2003, les réfugiés doivent en effet déposer leur demande dans le premier pays qui les a identifiés. Le seul hic, c’est que la Grèce, principale porte d’entrée pour ces réfugiés, n’accorde pas l’asile. En 2007, seules 146 personnes ont obtenu le statut de réfugiés, toutes nationalités confondues. «Ils sont pris dans une violence institutionnelle inouïe, résume Pierre Henry, président de France terre d’asile. C’est de la maltraitance à grande échelle. Les pays européens repoussent ces gens-là comme une patate chaude. C’est aberrant, nous sommes en train de reconstituer des bandes d’errants en Europe! Il faut absolument remettre en question le règlement de Dublin II et permettre aux migrants de demander l’asile dans le pays qu’ils choisissent.» Reprenant ainsi la principale recommandation de la CFDA (coordination française pour le droit d’asile), émise en octobre 2008.

Ce n’est pas Ali qui dira le contraire. A 19 ans, avec sa capuche rouge sur la tête, son regard espiègle et un sourire qui révèle une patience infinie, il connaît Kafka avant de l’avoir lu. Parti seul de chez lui il y a cinq ans, il a traversé l’Europe (il a même passé cinq jours dans le jardin Villemin en 2004!), puis s’est finalement installé illégalement en Grande-Bretagne pendant quatre ans, ce qui lui a permis de prendre des cours d’anglais et même de suivre une formation en informatique. Et puis, un jour, il s’est fait prendre par la police, puis expulsé à Kaboul où il a eu droit à 18 jours de prison et à pas mal de coups. Il a finalement décidé de repartir sur les routes de l’Europe et le voilà de retour à Paris. A son dernier passage en Grèce, les policiers ont de nouveau pris ses empreintes mais il a quand même décidé de déposer une demande à la préfecture de Paris pour savoir s’il peut demander l’asile. «Si la préfecture m’accorde la carte verte (prévue pour ceux qui ne sont pas «dublinés ), et que le gouvernement français m’accepte, pas de problème, dit-il en décochant un sourire, je vais rapidement me mettre au français!» Malgré son enthousiasme et son énergie (qui sait, peut-être un futur prix Goncourt…), quelle est sa chance de réussir? «A ce stade-là du parcours du combattant, explique Jean-Michel Centres, sa seule chance, c’est l’inefficacité d’Eurodac, le fichier regroupant les empreintes digitales des demandeurs d’asile en Europe que les Etats sont censés partager, mais qui très souvent est bourré d’erreurs et d’omissions.» De nombreux Etats ne jouant pas le jeu en «oubliant» d’enregistrer les personnes en situation irrégulière sur leur territoire pour ne pas avoir à assumer la responsabilité de l’examen de leur demande d’asile.

PARCOURS DU COMBATTANT

En attendant le sésame qui pourrait permettre à Ali de bénéficier du dispositif d’hébergement pendant l’examen de sa demande d’asile (en moyenne 10 à 12 mois), il circule depuis des semaines de soupes populaires, en centres d’accueil de jour et en centres d’hébergement d’urgence la nuit quand il a de la chance. Pour s’habiller, il va dans un vestiaire associatif du quartier Goncourt, il prend sa douche le matin dans un centre près de la place du Colonel-Fabien, puis va se réchauffer et prendre un café dans une association près du jardin Villemin… Un circuit social et sanitaire qui le tolère et le met en orbite autour de la gare de l’Est, là où les contrôles de police sont moins fréquents (surtout en hiver). Et si la France ne veut pas de lui, il prendra son petit sac à dos, et tentera la Norvège! «C’est du gâchis, c’est sûr, s’exaspère Jean-Michel Centres. Au lieu de dépenser tout cet argent à les faire tourner en rond, il vaudrait mieux donner une chance à ces jeunes en leur accordant l’asile. C’est eux l’avenir de l’Afghanistan!» En 2008, France terre d’asile a accueilli dans ses structures d’accueil 73 Afghans en tout, et la France a accordé un statut de réfugié à peine à 300 demandeurs d’asile de ce pays. Ali n’est pas prêt de poser ses valises. S.K.

Le sujet est à suivre sur le blog : http://sangatteaparis.wordpress.com

[[1. http://nova.exiles10.org/
]]Parus dans Regards N°60, mars 2009

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