Gauche de gauche en Europe : Etat des lieux contrasté

Alors que la gauche de gauche française semble se diriger vers la division pour les prochaines élections européennes, Regards a souhaité voir ce qui se passe chez nos voisins européens. Le paysage est pour le moins contrasté mais donne aussi quelques lueurs d’espoir. Parfois, le succès électoral est là, montrant qu’il est possible de défendre une autre politique que celle de la sociale-démocratie et de gagner.

ALLEMAGNE Die Linke, le mélange des cultures

Le parti Die Linke (La Gauche) est né de la fusion, le 16 juin 2007, du PDS et de la WASG. Lothar Bisky, leader de l’ex-parti communiste allemand particulièrement implanté à l’Est, a fait alliance avec Oskar Lafontaine, figure emblématique ayant rompu avec le SPD. Leur premier front commun en 2005 a permis d’atteindre le score de 8,7% aux élections fédérales. Avec une ligne politique clairement antilibérale, Die Linke a créé l’espoir suite aux échecs du gouvernement Schröder, particulièrement antisocial, et prospère face à la coalition SPD-CDU. Avec une force militante reposant sur plus de 70000 adhésions, le parti est actuellement représenté par 53députés au Bundestag, 161 dans les parlements régionaux, 179maires et 7députés européens. Autant dire qu’il a su ébranler la bipolarisation traditionnelle… Et fait rêver bien des âmes militantes de la gauche radicale française! Son évolution reste cependant fragile. Le mélange des cultures, s’il est politiquement porteur, ne se fait évidemment pas sans frictions. Surtout, des choix stratégiques animent aujourd’hui le nouveau parti. Die Linke avait posé de fortes conditions programmatiques pour gouverner avec le SPD, à tel point que ce dernier a préféré tendre la main à la droite pour constituer une coalition avec la CDU. Depuis, l’image désastreuse du SPD qui a tourné le dos à ses fondamentaux de gauche l’amène à reconsidérer ses relations avec Die Linke. Un débat jusque-là tabou fait irruption au sein de Die Linke: faut-il envisager des alliances avec le SPD et les Verts dans certaines régions voire à l’échelle gouvernementale, suite aux élections au Bundestag de septembre prochain? En Hesse, par exemple, ce serait le moyen de faire élire ministre-présidente l’une de ses dirigeantes, Andrea Ypsilanti, et de mettre ainsi dehors l’édile actuel très à droite. Ne pas en rabattre sur des exigences telles que le retrait des troupes en Afghanistan ou l’abrogation des mesures Hartz IV qui ont démantelé la protection des chômeurs et libéralisé le marché du travail, semble être une condition sine qua non partagée. Le débat est aussi posé avec Berlin, seul land où Die Linke est aux affaires avec le SPD. La direction berlinoise, qui était déjà favorable au TCE concocté par Giscard d’Estaing, serait pour le traité de Lisbonne. Un point de vue qui suscite de sérieux rappels aux convictions fondatrices du parti par les responsables nationaux de Die Linke… C.A.

ITALIE La fin de Rifondazione Comunista ?

Longtemps, l’exemple italien de Rifondazione Comunista (RC), née en 1991 de la scission du Parti communiste italien, faisait rêver en France. Devenu un parti proche des mouvements, quasiment le parti des mouvements, il voulait proposer une autre pratique de la politique et l’émergence de têtes nouvelles. RC fut ainsi le lieu de la répercussion des mobilisations contestataires, de la lutte des précaires à celles des sans-papiers. Le parti réfléchit à la désobéissance civile, travaille différemment avec les syndicats. Mais visiblement, il n’était pas prêt à se retrouver dans une coalition allant de l’extrême gauche au centre, et n’avait pas, à l’instar du PCF, envisagé le désastre de sa participation à un gouvernement d’inspiration sociale-libérale-démocrate. La victoire de la coalition de la Gauche arc-en-ciel en 2006 permet à Rifondazione d’obtenir 41députés, dont Vladimir Luxuria, premier députée transgenre, et 27sénateurs. Son charismatique leader Fausto Bertinotti est élu président de la Chambre des députés. Mais les belles histoires s’arrêtent là. L’attitude de Bertinotti a largement dérouté durant toute la période du gouvernement Prodi. Au lendemain de la déroute électorale et de sa démission de la direction des Verts, Alfonso Pecoraro Scanio, faisait cette lecture amère: «Nous avons payé un lourd tribut pour notre participation au gouvernement Prodi. Nous avons été mêlés à la bureaucratie institutionnelle et les électeurs nous ont punis pour cela.» L’exigence de loyauté de Prodi à l’ensemble des forces de gauche présentes dans son gouvernement les a en effet rapidement muselées. Résultat, les politiques d’austérité seront votées sans grande opposition, déroutant tout le camp de la gauche. Et n’empêchant aucunement la droite de revenir encore plus victorieuse en 2008. Deux ans plus tard, c’est donc l’effondrement de Rifondazione (et de toutes les formations communistes ainsi que des Verts), qui n’a plus aucune représentation parlementaire. Bertinotti s’est retiré de la vie politique et une bataille terrible a conduit RC sur les voies de la division. D’un côté, le président de la région des Pouilles Nichi Vendola, a quitté le parti pour fonder, en janvier dernier, une scission, la Refondation pour la gauche. La Gauche critique qui fut longtemps un groupe de Rifondazione, avait, quant à elle, senti le vent tourner assez tôt. Elle s’était présentée seule aux législatives de 2008. Et vient de quitter définitivement le navire suivant un chemin proche de celui de la LCR/NPA. Rifondazione est aujourd’hui dirigée par Paolo Ferrero, ministre de la Solidarité du gouvernement Prodi, qui avait accusé la faiblesse des syndicats auprès de la classe ouvrière pour expliquer la déroute électorale de 2008. Rifondazione n’est pas dans les meilleures conditions pour se présenter aux élections européennes (elle avait 5 eurodéputés) tout comme le reste de la «gauche» italienne. Ainsi, le Parti démocratique, construit sur des cendres du PCI, est également en pleine déroute. E.C.

PORTUGAL Un bloc toujours plus fort

Issu de la fusion de l’UDP (marxiste-leniniste, ex-maoiste), du PSR (lié alors à la IV Internationale) et de Política XXI, le Bloco de Esquerda, fondé en 1999 poursuit tranquillement sa montée au sein des partis de gauche. Lors de la dernière élection présidentielle en 2006, la campagne menée par l’un de ses leaders, Francisco Louçã, avait permis de recueillir 5,31%, après que le bloc a gagné huit parlementaires aux législatives de 2005 (avec 6,5% des voix contre 2% en 1999). La structure demeure assez souple, avec une certaine marge d’autonomie de ses groupes constituants. Mais le Bloco de Esquerda s’essaye aussi à l’alliance parlementaire avec le Parti communiste portugais et le Parti socialiste, à la tête du gouvernement, quand il s’agit de faire voter son projet de loi sur les violences domestiques. Trois scrutins attendent les Portugais en 2009: les européennes, les législatives et les municipales. Le Bloco, qui s’affirme comme la troisième force à gauche du pays, tel que le créditent les sondages actuellement, va se retrouver face à une question non résolue: celle de la participation à un gouvernement. Les scrutins de 2009 pourraient être l’occasion de choix difficiles mais les exemples italiens et français pourraient être éclairants. E.C.

GRÈCE Synaspismos gagne du terrain

Synaspismos a émergé dans les années 1990, à la faveur d’une scission du Parti communiste «extérieur» (KKE) qui s’est alliée au Parti communiste «intérieur» , dont les membres sont depuis longtemps surnommés «les eurocommunistes» . Le KKE est resté campé sur une ligne nationaliste et très orthodoxe : à leur dernière université d’été, les jeunes étaient encore invités à s’imprégner de l’œuvre de Staline. S’il reste une force implantée notamment dans les campagnes et les secteurs du vieux mouvement ouvrier, Synaspismos gagne désormais du terrain. La nouvelle force s’ancre progressivement mais sûrement. C’est la composante principale de la coalition des groupes et partis de gauche, dite Syriza, qui dispose de 14 députés au Parlement hellénique. Synaspismos s’appuie sur le charisme du jeune leader Alexis Tsipras, 34 ans, président du mouvement. Candidat à la mairie d’Athènes en 2006, son score avait atteint 10,5%, plaçant pour la première fois la force de la gauche et de l’écologie devant le KKE. Le récent mouvement social avec le soulèvement de la jeunesse grecque a donné du souffle à Syriza, dont les militants et responsables y ont largement participé. Et ce d’autant que le parti socialiste grec n’est pas très à gauche et divisé. Devant une droite qui a exaspéré dans le pays, «beaucoup de gens se sont tournés vers nous» , raconte la jeune militante Panayota Maniou. Résultat: les sondages placent aujourd’hui la coalition à 18% ! C.A.

GRANDE-BRETAGNE Respect s’effrite

Dans l’Angleterre sociale-libérale de Tony Blair, le mouvement contre la guerre en Irak avait donné naissance à la coalition Respect, acronyme de Respect-égalité-socialisme-paix-environnement-communauté et trade-unionisme. Une alliance entre l’organisation trotskiste SWP (Socialist Workers Party), plusieurs petits partis communistes et surtout un grand nombre de non affiliés. Le puissant orateur et député travailliste George Galloway les rejoint. La coalition se lance dans les élections locales et emporte de modestes résultats (5% à Londres face à Ken Levingston, en mai 2006, 7,4% à Birmingham, 10% à Leicester), mais qui sont à l’aune de l’Angleterre carrément détonnants. Ces résultats si prometteurs n’ont pourtant pas permis de faire tenir l’union sur la durée. Respect s’est retrouvéeè en 2007 au milieu d’une crise sans précédent, à la suite de divisions internes fortes entre ses différents courants, notamment entre Galloway et le SWP. La crise a été forte, les accusations de sectarisme et d’électoralisme ont fusé (mais aussi d’avoir abandonné le combat des droits des gays, des femmes ou pour l’avortement), chacun voulant garder le label Respect (et son argent). Un accord a été trouvé en 2008: c’est la scission entre le courant de George Galloway (http://www.respectrenewal.org) et celui mené par le SWP (http://www.respectcoalition.org). Une séparation assumée et efficace: la percée électorale de Respect en 2004 n’est plus. E.C

PAYS-BAS Un succès qui donne envie

Le résultat fut sans appel: 16,6% aux dernières élections législatives pour le SP (Parti socialiste) néerlandais, çà fait rêver! Dirigé par Jan Marijnissen, le succès du SP ne doit rien au hasard. Les Pays-Bas ont longtemps jugulé un système économique néolibéral tout en développant une protection sociale avancée, ce qui permettait de l’accepter. Les réformes d’austérité dans les services publics, la remise en cause de la sécurité sociale et les politiques de privatisation ont fait voler en éclats cet équilibre. Et le SP était là pour accompagner les mobilisations d’alors, sans compter sa campagne victorieuse lors du référendum sur le TCE en 2005. Son opposition sans ambages aux politiques néolibérales et un travail pointilleux de son ancrage dans le monde militant lui a ainsi permis de dépasser les 50 000 membres. Succès aux élections municipales de 2006, aux législatives de novembre 2006 (le SP double son nombre de sièges, 25, aux sénatoriales un an plus tard (il emporte 12 sièges). S’est alors posée la question de la participation à des exécutifs locaux ainsi qu’au gouvernement national. Des tensions sont apparues, par exemple quand les élus du SP ont voté la libéralisation des transports en commun locaux, revenant alors sur leurs engagements d’hier. La direction du SP a même poussé à une alliance avec le parti travailliste (PVDA) et les démocrates-chrétiens (CDA) qui dirigent le pays, refusée par ces derniers. Ce qui a permis finalement au SP de poursuivre sa franche opposition au modèle néolibéral néerlandais, tout en poursuivant sa montée en puissance. Les européennes devront être un bon test pour le SP, qui avait jusqu’à présent deux eurodéputés. E.C.

Paru dans Regards n°60, mars 2009

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