Comprendre les discours de Nicolas Sarkozy et les politiques migratoires menées aujourd’hui, au regard de ce qui se met en place sous la IIIe République : c’est cette généalogie qu’Olivier Le Cour Grandmaison se propose d’étudier dans son dernier ouvrage, La République impériale, Politique et racisme d’Etat.
Vous employez l’expression «racisme d’Etat» pour qualifier les politiques coloniales sous la IIIe République. Qu’entendez-vous par là?
Olivier Le Cour Grandmaison. L’utilisation du concept de «racisme d’Etat» par Michel Foucault a attiré mon attention sur l’existence de deux phénomènes sous la IIIe République : d’une part, l’émergence d’un Etat colonial qui se structure sur des fondements racistes dans les territoires de l’empire et d’autre part, le surgissement d’une République que je qualifie d’impériale en métropole. Cette notion de République impériale permet de saisir sa nature singulière lorsque la France devient la seconde puissance coloniale du monde au tournant du XIXe siècle. Seuls les citoyens français jouissent alors des droits et libertés démocratiques élémentaires, qu’ils se trouvent en France métropolitaine ou dans les colonies. Quant aux «indigènes» , ils sont considérés comme des «sujets français» assujettis à des mesures discriminatoires qui ne pèsent que sur eux. Au cœur de ces dispositions diverses, répressives notamment et applicables dans les colonies, se trouvent les différents Codes de l’indigénat, auxquels s’ajoutent, à partir de 1924 et en France cette fois, des mesures gravement attentatoires à la libre circulation des hommes. Elles visent à limiter, entre autres, l’entrée des «Nord-Africains» d’Algérie sur le sol métropolitain. Plus généralement, il faut rappeler que les «indigènes» sont, dans l’écrasante majorité des cas, privés des droits et libertés démocratiques élémentaires.
Concernant les politiques migratoires d’aujourd’hui, vous parlez de «xénophobie d’Etat» . Jusqu’à quel point peut-on comparer les deux situations?
O.L.C.G. Les mêmes causes : durcissement de la législation relative à l’entrée et au séjour des «Arabes» notamment : ont quelquefois les mêmes effets : voyages clandestins suivis de nombreux décès en raison des conditions extrêmes dans lesquels ces voyages ont lieu. L’étude des mesures prises à l’époque contre ceux que j’appelle des «colonisés-immigrés» , car leur condition d’immigrés ne peut être analysée indépendamment de leur condition de colonisés, permet d’établir ainsi des continuités et parfois aussi des discontinuités. Les dispositions arrêtées en métropole pour contrôler les hommes venus d’Afrique du Nord en témoignent. Comme le surgissement du «clandestin» qui, parti à la recherche de travail en France métropolitaine, est prêt à prendre des risques très importants pour y parvenir. Cet arrière-plan historique, politique et juridique éclaire d’un jour particulier la politique menée hier par le ministre des expulsions Brice Hortefeux et poursuivie aujourd’hui par son successeur Eric Besson. Conformément aux orientations fixées par Nicolas Sarkozy, le gouvernement fait de la traque, de l’arrestation et de l’expulsion des «clandestins» des priorités inscrites dans une sorte de plan qui établit, année après année, des quotas d’expulsions en hausse constante. Plus généralement, certains étrangers sont considérés par les pouvoirs publics comme autant de dangers pour l’identité nationale, les comptes de la Nation comme on dit, l’économie et la sécurité des biens et des personnes. A ce titre, on est en droit de considérer que nous sommes en présence d’une «xénophobie d’Etat» défendue par des responsables politiques et leurs nombreux «chiens de garde» . Tous ne cessent de mettre en scène et en discours la peur de l’étranger, pensé comme la cause de maux divers, pour mieux légitimer un durcissement constant de la législation relative à l’entrée et au séjour en France. D’où la mobilisation de très nombreux fonctionnaires du haut en bas de l’appareil d’Etat : préfets, gendarmerie, police… – : afin de réaliser les objectifs mentionnés. De ce point de vue, le «sarkozysme» n’est qu’un «lepénisme» réformé, car émondé de ses vociférations et de ses propositions les plus radicales pour les rendre juridiquement compatibles avec les institutions républicaines et européennes. Tel est le prix à payer pour «aller chercher les électeurs du Front National un par un» et pour les conserver au sein de la majorité présidentielle.
Comment circulent, sous la IIIe République, les représentations coloniales?
O.L.C.G. La construction de l’empire a eu de très nombreux effets, sur les institutions, les grandes écoles comme l’Ecole libre des sciences politiques, l’enseignement secondaire et primaire, et la littérature. Celle-ci voit se développer un champ nouveau et très populaire, la littérature coloniale, qui a joué un rôle extrêmement important du point de vue de la formation de ce que les contemporains appellent alors «une mentalité coloniale» . Surgissent aussi des «sciences» dites «coloniales» , officiellement sanctionnées par la création de l’Académie des sciences coloniales qui voit le jour en 1922. Ces processus divers s’étalent à des rythmes variés sur une cinquantaine d’années. C’est pour en rendre compte que j’ai forgé le concept «d’impérialisation» de la IIIe République et de la société française de l’époque.
N’y a-t-il pas une hiérarchie au sein même des populations «colonisées-immigrées» ?
O.L.C.G. Michel Foucault établit une distinction précieuse entre le «barbare» et le «sauvage» . L’incarnation du «sauvage» , c’est le «nègre» en tant qu’il est supposé n’avoir ni passé, ni histoire, ni civilisation, ni religion. Le «barbare» , au contraire, a une civilisation et une religion. L’une de ses figures principales est «l’Arabe» musulman, dans un contexte où l’islam est déjà pensé comme une religion de guerre, réputée hostile par essence aux progrès des connaissances, des techniques et de la raison. Et aussi, selon certains contemporains, opposée à l’émancipation féminine. Schématiquement, jusqu’en 1945, la thèse selon laquelle «l’Arabe» est inassimilable repose sur des fondements racistes, auxquels s’ajoutent des considérations cultuelles et culturelles. Après la Seconde Guerre mondiale, la variable religieuse, comme on dit aujourd’hui, l’emporte cependant que la catégorie d’ethnie se substitue à celle de race pour rendre compte de l’impossible assimilation du «Maghrébin» et des dangers qui en résultent lorsqu’il réside en France métropolitaine. Ceux qui pérorent aujourd’hui doctement sur l’islam ne font que répéter des lieux communs forgés à ces différentes époques, en s’appuyant sur des événements nationaux ou internationaux récents pour mieux faire croire à l’originalité de leurs propos.
Nicolas Sarkozy fustige la repentance et évoque à Dakar «l’homme africain» qui ne serait «pas assez entré dans l’histoire» … Le passé colonial résonne-t-il singulièrement fort aujourd’hui?
O.L.C.G. A ce jour, la France est le seul Etat démocratique et la seule ancienne puissance coloniale européenne qui sanctionne une interprétation positive du passé colonial. A preuve, la loi du 23 février 2005 toujours en vigueur contrairement à ce que beaucoup croient. De plus, le 7février2007, au cours de la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy a prononcé à Toulon un discours de réhabilitation coloniale qui est sans précédent depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962. Reprenant tous les poncifs de la mythologie impériale républicaine forgée par les fondateurs de l’empire sous la IIIe République, le futur chef de l’Etat poursuivait un objectif clair : gagner à sa cause les nostalgiques de l’Algérie française, notamment, pour mieux l’emporter quelques mois plus tard. Ainsi fut fait. Ainsi est fait, encore et toujours, comme le prouvent le sinistrement célèbre discours de Dakar et l’usage démagogique de l’histoire par l’actuel président.
Recueilli par Marion Rousset
Paru dans Regards N°60, mars 2009
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