Un travail renouvelé

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Fonds d’épargne retraite, placements à risques Une nouvelle croissance « en valeur », plus riche en emplois qualifiés que l’actuelle économie financiarisée, permettrait de poser autrement le problème des retraites.

La revendication d’abaisser l’âge de la retraite à 55 ans est légitime, mais le véritable problème réside dans la nouvelle configuration du rapport capital/travail, qui concerne l’évolution du travail, son volume et son contenu. Il s’agit de s’appuyer sur la valeur d’un travail profondément renouvelé pour définir les conditions d’un nouveau mode de développement.

Dans de très nombreuses entreprises, en effet, l’intensité du travail augmente de façon continue avec la chasse aux temps morts, l’ajustement des effectifs aux variations instantanées de la quantité de travail à effectuer et la flexibilisation du temps de travail (1). Les atteintes à la santé physique, à l’équilibre nerveux et les nombreuses souffrances psychiques qui en découlent ne sont que les multiples manifestations de l’aggravation des conditions de travail qui génèrent des centaines de milliards de francs de dépenses de santé chaque année. On peut comprendre l’impatience de certaines catégories de salariés qui souhaitent ne plus vivre sous de telles contraintes.

Mais l’espérance de vie diffère selon la place de chacun dans la hiérarchie sociale.« Au-delà de 60 ans, lorsque la majorité des personnes actives a pris sa retraite, les différentes catégories socioprofessionnelles se classent suivant la hiérarchie sociale habituelle: la probabilité de décéder entre 60 et 75 ans est là encore deux fois plus élevée pour les manoeuvres que pour les professeurs » (2). La retraite à 55 ans peut donc devenir une mesure positive pour certaines catégories de salariés car elle est susceptible d’atténuer certains effets de l’injustice sociale qu’est l’inégalité devant la mort. En revanche, la retraite généralisée mécaniquement à 55 ans risque d’avoir un effet pervers majeur: celui de ne pas remettre en cause et donc de tenir pour acquis et « naturel » le modèle de compétitivité économique aujourd’hui dominant, ainsi que la place résiduelle qu’il accorde au travail.

La séparation travail contraint – temps libre

Le problème est celui de la qualité du travail et de la possibilité de se projeter dans l’avenir dans un projet professionnel et personnel, ce qui suppose une profonde transformation du rapport salarial. Vouloir changer le travail pour améliorer les conditions de son exercice et le rendre attractif sans changer les critères de productivité, eux-mêmes soumis aux niveaux marchands et financiers, est cependant une pure illusion.

Il faut au contraire appréhender le travail comme une source de valeur et une source de production de richesses, non comme un coût que l’on cherche à réduire puis à supprimer. Cela exige d’autres outils de pilotage des entreprises. La plupart des outils de gestion (calculs des coûts, contrôle de gestion…) conçus au début du siècle, restent centrés sur les coûts de main-d’oeuvre directe c’est-à-dire sur la productivité apparente du travail. Le licenciement comme seul réflexe trouve là son origine alors que le travail direct ne représente plus que 10% des coûts aujourd’hui, les coûts indirects – la majorité des dépenses – restant hors de contrôle. Au lieu de rester focalisé sur « l’excédent brut d’exploitation » (le profit) qui privilégie la réduction des charges, des coûts et des effectifs, il est préférable de valoriser l’accroissement de la valeur ajoutée, contrepartie économique de la richesse créée (la somme des valeurs ajoutées des entreprises donne, rappelons-le, le PIB). Bien entendu, ce ne sont pas seulement les critères à la base des choix fondamentaux de gestion qu’il convient de modifier, mais les modes de gestion eux-mêmes, en impliquant les salariés dans la vie économique des entreprises avec des procédures systématiques de concertation (et le temps et les formations correspondantes pour les salariés). Ces nouveaux critères d’efficacité économique et sociale remettraient en question le mode actuel de croissance qui, depuis les années 1970, détruit plus d’emplois qu’il n’en crée. L’avancement de la retraite est donc indissociable de la place accordée au travail dans l’entreprise et dans la société.

Si nous parvenons à construire pour tous un avenir où la séparation entre travail contraint et temps libre perd son sens (c’est déjà le cas pour les emplois de cadre, d’ingénieur, de chercheur, de journaliste…), il sera indispensable de concilier diminution du temps de travail contraint et responsabilisation croissante de ce que Marx appelait des activités de type supérieur, impliquant créativité et réalisation de soi (3).

Retraite par répartition ou retraite par capitalisation ?

Henri Sterdyniak de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) a calculé que l’abaissement légal de départ à la retraite à 55 ans devrait impliquer une augmentation de 0,8 point de croissance du PIB pour financer les régimes sociaux, c’est-à-dire un accroissement important de la richesse nationale.

De son côté, François Chesnais (4) a démontré le lien entre le décloisonnement des marchés financiers, l’hypertrophie de la dette de l’Etat et l’augmentation des formes de précarité de l’emploi et du travail. Ainsi, la plupart des mesures de relance de la croissance, qui visent à réduire les charges des entreprises et à baisser le coût du travail, appuie cette logique financière et bloque pour le futur toute perspective de retraite par répartition. Dès lors, il n’est pas surprenant de voir promouvoir le système de retraite par capitalisation, dont les fonds de pension américains incarnent le modèle de référence.

Le rôle d’un Etat opposé à la voie néo-libérale devrait être de favoriser, par une fiscalité différenciée, les entreprises qui choisissent la création de richesses et la valorisation du travail de façon à dégager les ressources nécessaires pour assurer à terme la redistribution des retraites dans les meilleures conditions. En d’autres termes, il conviendrait de pénaliser les accumulations financières et de favoriser les investissements matériels et immatériels accompagnés de richesses réelles et d’emplois. Cela permettrait de recréer les conditions d’une nouvelle croissance « en valeur », beaucoup plus riche en emplois qualifiés que l’actuel développement d’une économie financiarisée. Le problème des retraites se poserait alors de manière beaucoup moins défensive.n D. B.

* Maître de conférences en sociologie, Université d’Evry

1. Voir, sur ces thèmes, les travaux de l’ANACT (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail).

2. Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités,éd.Syros 1995.

3. Voir Jean Lojkine, Entreprise et société, à paraître.

4. Regards, janvier 1997.

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