Palestine. Une guerre très pensée

Un agenda choisi et un argumentaire manichéen et mensonger ont permis une guerre dont le bilan humain est effroyable. Les dirigeants israéliens poursuivent tranquillement leur projet d’éradication de la question de la Palestine.

Le 18 janvier au soir, lendemain du cessez-le-feu unilatéral décrété par Israël et jour de celui annoncé par le Hamas, le bilan approximatif et provisoire de l’opération israélienne «Plomb durci» à Gaza était de 1300 morts palestiniens dont plus de 400 enfants. Un nombre équivalent à celui de tous les Palestiniens tués par l’armée israélienne entre le 9 décembre 1987 et le 29 septembre 2000, dates respectives des débuts de la première et de la deuxième Intifada(1). S’y seront ajoutés dans les jours et les semaines suivantes des cadavres découverts tardivement et quelques-un(e)s des 5500 blessé(e)s qui n’auront pas survécu à leurs blessures.

SILENCE, ON TUE

Bombardement d’écoles, d’hôpitaux, de locaux de l’ONU, tirs sur des ambulances… à de multiples reprises, l’armée israélienne a violé la IVe convention de Genève(2) qui garantit la protection des civils et exige le libre passage des médicaments et de l’aide humanitaire. On ne sait pas encore avec exactitude l’étendue des dégâts causés par l’usage des bombes au phosphore, dénoncé par l’ONG Human Rights Watch, et celui des Dime, ces balles explosives qui déchirent les corps dans un rayon de deux mètres. Les témoignages des habitants et des personnels hospitaliers sur place se recoupent: il s’est passé des choses effroyables à Gaza pendant 22 jours. Sur un territoire

(1,5 million d’habitants) où la «seule démocratie du Proche-Orient» a interdit l’accès aux journalistes étrangers durant toute l’offensive, tandis qu’elle confisquait les téléphones portables de ses soldats en opération.

Préparée de longue date, cette guerre :la plus meurtrière livrée par les Israéliens aux Palestiniens depuis 1967: est survenue à quelques semaines des élections législatives du 10 février qui verront s’affronter, notamment, Tzipi Livni (Kadima), ministre des affaires étrangères de l’équipe sortante, Ehud Barak (travailliste), ministre de la Défense et Benyamin Netanyahou (Likoud), premier ministre de mai 1996 à mai 1999. L’une de ces compétitions électorales durant lesquelles il est toujours bon en Israël de montrer les muscles en frappant les Palestiniens, les colonisés de cet Etat «ivre de puissance et de violence» selon les termes tenus par le ministre égyptien des Affaires étrangères, le 17 janvier. Un Etat où l’armée reste un pilier fondamental de la société et la guerre de voisinage un horizon permanent. Au moment aussi où le peuple palestinien aurait dû être appelé à désigner le président de son Autorité nationale. Au moment enfin où le changement d’administration à la Maison Blanche a offert aux alliés des Etats-Unis une plage inespérée de quasi-vacance politique.

UNE SEULE VERSION DES FAITS

D’emblée, les Israéliens ont tenté d’imposer leur version: c’est, selon eux, le Hamas qui en refusant, le 19 décembre, de renouveler la trêve signée le 19 juin précédent et en reprenant ses tirs de roquettes a provoqué l’intervention israélienne. Faux. D’abord parce que cette «trêve» que le Hamas a plutôt bien respectée, Israël l’a violée à plusieurs reprises par des incursions militaires, notamment le 4 novembre. Mais surtout parce qu’il n’est pas sérieux de qualifier de «trêve» cette période durant laquelle le blocus imposé à toute la population de la bande de Gaza depuis l’été 2007 :date de la prise du territoire par les factions du Hamas:, n’a jamais cessé. Un blocus dénoncé à moult reprises par les organisations internationales, qui a aggravé la situation humanitaire d’un territoire où 70% de la population est désormais au seuil de pauvreté et a coûté la vie à de nombreux malades ne pouvant plus recevoir leurs soins.

Fatalement, les Gazaouis ont tenté de contourner cette strangulation: des tunnels ont été creusés par dizaines de Rafah vers l’Egypte. Il y est passé des armes, bien entendu. Mais aussi, et surtout, des biens, de la nourriture, etc. De quoi rendre le quotidien un peu moins kafkaïen. Ces tunnels dont Israël n’a eu de cesse de répéter que leur fermeture était l’enjeu central de la guerre, sont les enfants légitimes de son blocus.

En insistant sans relâche sur son «droit à se défendre» des roquettes du Hamas, et sur la nécessité d’imperméabiliser la frontière avec l’Egypte, il est pourtant parvenu à faire admettre à ses alliés que l’opération «Plomb durci» était une guerre juste(3) répondant aux seuls paramètres de «la lutte contre le terrorisme» à Gaza. Ce qui n’a pas été difficile tant la «communauté internationale» refuse de traiter cette question pour ce qu’elle est: un conflit colonial global auquel seul le respect et l’application du droit international pourra mettre fin.

Fort de ce soutien clair :auquel il faut ajouter celui, massif et essentiel, de sa propre population: Israël a pu poursuivre sans retenue ce qui semble être ses véritables objectifs: faire savoir à l’Iran qu’il est prêt à entrer en confrontation, et y préparer l’opinion; se rassurer à peu de frais après la défaite de 2006 au Liban. Et surtout briser la volonté de résistance du peuple palestinien tout en aggravant les divisions au sein de la société, de manière à pouvoir continuer de réprimer ici (à Gaza) tout en colonisant là-bas (en Cisjordanie). Les semaines et les mois à venir diront lesquels de ces objectifs ont été atteints.

E.R.

1. Selon l’organisation israélienne B’Tselem (http://www.btselem.org)

2. Signée le 12 août 1949.

3. Ce à quoi souscrit Christophe Barbier, directeur de la rédaction de l’Express dans sa chronique du 14 janvier.

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