La guerre livrée par Israël dans la bande de Gaza entre le 27 décembre et le 17 janvier a été d’un niveau de violence rarement atteint en soixante ans de conflit. Des centaines de civils ont été massacrés. Répondant à un agenda choisi, l’opération «Plomb durci» a été menée jusqu’au bout, méthodiquement, par un gouvernement israélien sûr de son impunité. Arguant du «droit à se défendre», il peut compter sur la bienveillance des dirigeants de la communauté internationale. Les imposantes manifestations observées un peu partout dans le monde témoignent pourtant du fossé qui se creuse entre les gouvernants et des populations qui ne supportent plus l’arrogance meurtrière de cet État.
C’était le dimanche 4 janvier. Huit jours après le début de l’opération «Plomb durci», on comptait déjà environ 500 morts côté palestinien, moins de 10 côté israélien, et Henri Guaino, conseiller spécial du président de la République, répondait aux questions des journalistes lors de l’émission «Dimanche soir politique»(1). Extraits: «La solution sage, c’est de renvoyer dos à dos les belligérants. La France n’est pas là, pas plus que l’Europe d’ailleurs, pour juger, pour prendre parti entre les uns et les autres. Elle est là pour combattre la violence. (…) Il faut remettre les choses à leur place dans ce conflit. Ce conflit, ce n’est pas deux parties dont une a raison et l’autre a tort, c’est une tragédie.»
A la veille du départ de Nicolas Sarkozy au Proche-Orient pour une tournée express de deux jours, le ton de la diplomatie française était donné : de bruyants appels au «cessez-le-feu» et à la «trêve humanitaire», mais pas :ou le moins possible: de positionnement politique. Un credo partagé par la majorité des acteurs étatiques qui ont fait mine de jouer les médiateurs tout en s’accordant sur «le droit d’Israël à se défendre» et en refusant l’éventualité d’un dialogue avec le Hamas. Face à cette diplomatie internationale objectivement complice de crimes de guerre, Israël a pu mener à bien son opération. Jusqu’à ce que, considérant qu’il avait atteint ses objectifs militaires, il décrète un cessez-le-feu unilatéral, le 17 janvier au soir. Non sans un certain mépris pour des pays prétendant être ses amis, tels la France et l’Egypte, qui, au lendemain encore de ce cessez-le-feu, faisaient tout pour apparaître comme des acteurs essentiels du dossier. En vain.
Responsable de la Campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (CCIPPP), organisation membre du Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens, Nahla Chahal considère que «Nicolas Sarkozy a choisi d’appuyer une solution qui n’en est pas une : faire partager la responsabilité de ce qui s’est passé à Gaza à deux acteurs qui n’ont pas le même poids et pas la même stature politique. Nous réfutons cette approche car il faut avant toute chose reconnaître le statut d’occupé et d’assiégé de Gaza» .
LE «REHAUSSEMENT»
«Depuis le début, la France a adopté le narratif israélien de l’histoire en faisant sienne la théorie de la rupture de la trêve par le Hamas , rajoute Isabelle Avran, vice-présidente de l’Association France Palestine solidarité (AFPS), également partie du Collectif national dont une délégation a été reçue dès le 2 janvier par des cadres du Quai d’Orsay. Ce qui revient à nier toute l’équation du Proche-Orient et spécifiquement tout ce qui s’est passé à Gaza ces dernières années.» Ce positionnement français 😐 «qui donne la priorité à l’affichage au détriment du résultat» , déplore-t-elle: recoupe celui de l’Union européenne (UE). De retour d’un bref séjour de quelques heures à Gaza le 11 janvier, l’eurodéputée Verts Hélène Flautre est intervenue le 14 janvier en session plénière du Parlement européen: «J’en ai marre d’entendre que nous ne pouvons pas faire mieux et que nous sommes au maximum de nos efforts! C’est en fait l’impasse de votre politique essentiellement humanitaire pour pallier les dégâts de l’occupation militaire qui est au maximum de son échec!» , a-t-elle lancé aux membres de la Commission et du Conseil européen.
En cause, la décision prise à la mi-janvier, de faire «une pause» dans le processus de «rehaussement» des relations UE/Israël approuvé le 8 décembre 2008. «Contrairement à ce que prétend Bernard Kouchner, ce rehaussement n’est pas un simple canal supplémentaire de dialogue mais bien un accroissement des relations économiques, commerciales et stratégiques entre les deux parties. Et on propose simplement de reporter à plus tard sa mise en œuvre alors que la vraie réponse européenne aujourd’hui serait de suspendre l’accord d’association entre l’UE et Israël!(2)» , s’insurge la vice-présidente de l’AFPS.
L’ensemble du mouvement de solidarité et de nombreux analystes ont dénoncé ce processus de rehaussement qui, de fait, encourage Tel-Aviv à poursuivre sa politique coloniale et répressive puisque cela n’a aucun coût ni aucune conséquence sur le plan diplomatique. L’adoption, quelque temps auparavant, d’un accord renforçant ses liens avec l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) conforte Israël dans cette certitude.
Autre adoption: celle, à l’unanimité moins l’abstention des Etats-Unis, de la résolution 1860 par le Conseil de sécurité de l’ONU le 8 janvier. Une résolution non contraignante appelant «à l’instauration immédiate d’un cessez-le-feu durable et pleinement respecté menant au retrait total des forces israéliennes de Gaza» , qui n’a pas fait évoluer la situation d’un iota. Tout en y voyant malgré tout «un signe positif» , Nicolas Vercken, d’Oxfam France-Agir Ici, estimait mi-janvier qu’il aurait fallu «se donner les moyens d’obtenir ce cessez-le-feu en faisant pression sur Israël» et rappelait qu «évidemment, il faut discuter avec le Hamas pour trouver une issue à la guerre» .
Côté français, le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, s’est livré sur ce thème précis à un confondant exercice de contorsion: «Nous n’avons pas de contacts directs avec le Hamas mais nous avons des interlocuteurs qui ont des contacts avec eux: la Norvège, la Turquie, les Egyptiens, les Russes, le Qatar et la Syrie. Les Palestiniens du Fatah eux-mêmes n’ont plus de contacts avec le Hamas. Nous leur avons demandé de se réconcilier sinon rien ne sera possible» , expliquait-il dans un entretien accordé au Parisien le 11 janvier.
Côté américain, selon le quotidien britannique The Guardian du 9 janvier(3), l’équipe d’Obama aurait envisagé sérieusement l’ouverture d’un dialogue avec l’organisation de Khaled Mechaal, toujours placée sur la liste des organisations terroristes par l’UE et les Etats-Unis. Ce qui, le cas échéant, constituerait une rupture significative avec la stratégie mise en œuvre par l’administration Bush. Sauf que Hillary Clinton, lors de sa prestation le 13 janvier devant la Commission des affaires étrangères du Sénat, a exclu une telle hypothèse(4)…
En attendant l’arrivée effective au pouvoir de l’équipe Obama, Ehud Olmert a salué à sa manière le départ de l’administration sortante : en se vantant d’avoir contraint Georges Bush à s’abstenir lors du vote de la résolution 1860, désavouant ainsi sa secrétaire d’Etat Condoleeza Rice(5). Une anecdote qui en dit long sur le sentiment de toute-puissance qui anime le gouvernement israélien.
Au lendemain des cessez-le-feu unilatéraux, des chefs d’Etat étrangers se sont retrouvés à Charm El Cheikh pour un «sommet» à l’image de la farce diplomatique du mois de janvier. En l’absence de toute volonté d’intervention politique, et de tout représentant palestinien et israélien, ils ont défendu la convocation d’un «sommet à vocation humanitaire» tout en assurant qu’ils allaient mettre fin au trafic d’armes entre la ville de Rafah et l’Egypte. Sur l’antenne de RFI, lundi 19 janvier au matin, le journaliste rapportait les propos atterrés d’un participant soulignant que pas une fois le mot d’occupation n’avait été prononcé durant le sommet.
MOBILISATIONS POPULAIRES
Pour Nahla Chahal, également sociologue et éditorialiste au quotidien arabe édité à Londres Al-Hayat , la solution ne pouvait pas non plus venir de l’Egypte: «Depuis 2006, l’axe egypto-saoudien est entré dans une coordination très efficace avec l’administration américaine , rappelle-t-elle. Hosni Moubarak :qui veut s’assurer que son fils lui succédera: souhaite affaiblir les Frères musulmans, qu’il craint, et faire régner son ordre «modéré» dans la région. Côté Arabie Saoudite, il existe une ligne proaméricaine qui attise l’idée que le problème au Proche-Orient vient d’abord de l’Iran et de la fracture chiite/ sunnite. Ils ont, avec Moubarak, joué cette carte à l’été 2006 en attribuant au Hezbollah (chiite) la responsabilité du déclenchement de la guerre au Liban. Là, ils sont un peu coincés, car on n’est plus à la périphérie mais au cœur de la Palestine. Et, en plus, le Hamas est une faction sunnite… Donc leur grille de lecture ne peut fonctionner. Pourtant, ils accusent le Hamas de servir une ligne syro-iranienne. C’est inexact et cela les met en porte-à-faux avec leurs propres populations.»
Hosni Moubarak n’est pas le seul dans ce cas. Ce refus de stopper les agissements du gouvernement israélien, partagé de Washington au Caire en passant par Paris et Bruxelles, explique en grande partie la ferveur des mobilisations populaires qui se sont déroulées un peu partout en janvier. De Rabat (1million de personnes) à Londres, de Beyrouth à Paris, les cortèges ont défilé contre la politique israélienne. Mais partout, ils dénonçaient aussi les véritables théâtres d’ombre diplomatiques auxquels se sont livrés les gouvernants durant toute cette guerre.
Seul Hugo Chavez, le président vénézuélien, a trouvé de nouveaux supporters dans ces manifs où l’on a beaucoup vu son portrait. Une semaine après avoir expulsé l’ambassadeur d’Israël de Caracas, il a, le 14 janvier, comme le Bolivien Evo Morales, après lui, rompu ses relations diplomatiques avec Israël.
En France, les mobilisations massives (100000 manifestants à Paris le 10 janvier) se sont caractérisées par la présence en leur sein de nombreux citoyens arabes et musulmans dont beaucoup venus des quartiers. Ainsi à Marseille, où les manifs ont réuni environ 15000 personnes tous les samedis, les militants de l’Association des étudiants musulmans d’Aix en Provence (AEMA) ont été très en vue dans les cortèges, tractant, ouvrant des discussions, s’impliquant dans le collectif d’organisation. Explications de Tareq Jillali, 22 ans, étudiant en économie et président de l’AEMA: «Notre association réunit majoritairement des Français d’origine maghrébine. Des enfants d’immigrés pour beaucoup. Mais avec les grilles de lecture que nous fournissent nos études, on sort des revendications ouvrières, liées au seul monde du travail, de nos parents. Et on s’intéresse au monde dans sa globalité.» Des nouveaux citoyens engagés et peu convaincus par l’agitation des grands de ce monde: «Du côté de la politique française, on voudrait juste un peu plus de sincérité , regrette Tareq. On a surtout l’impression que chacun veut jouer au héros et voler la vedette aux autres. Franchement, ce n’est pas à la hauteur du crime humanitaire qui se déroule à Gaza.»
Un crime contre lequel des associations ont porté plainte devant la Cour pénale internationale le 14 janvier dernier. Si elle a peu de chances d’aboutir, elle a le mérite de poser la question de la responsabilité pénale d’un tel massacre. Une action concrète. Soit quelque chose d’assez différent de ce que préconisait Henri Guaino, conseiller spécial du président de la République française, le 4 janvier: «Ce que nous avons de mieux à faire aujourd’hui, ce n’est pas de chercher des raisons d’échouer, c’est de…, de…, de tous prier, pour que… si j’ose dire, pour que ça marche.»
E.R.
1. Rendez-vous hebdomadaire animé conjointement par des journalistes de France Inter, du Monde et d’I-télé.
2. L’accord d’association UE/Israël signé en 1995 est entré en vigueur en 2000, après avoir été ratifié par le Parlement européen, la Knesset et les Parlements nationaux des Etats membres de l’UE.
3. «Obama prêt au dialogue avec le Hamas», article du Guardian traduit et en ligne sur http://www.courrierinternational.com
4. Info rapportée par Le Monde du 15 janvier 2009.
5. Lire «Les Etats-Unis humiliés par leur allié israélien» sur http://www.monde-diplomatique.fr
Paru dans Regards n°59 février 2009
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