Poli avec la vie moderne/ L’avant-garde russe, futuristes et acméistes

L’avant-garde russe… Qui sont les bâtisseurs de cette construction faite d’avancées et de reculs meurtriers ? Ce monde artistique qui vit frénétiquement entre Moscou et Saint-Petersburg le début violent du XXe siècle où toutes les libertés semblent acquises. Peintres et poètes sortent d’une province russe placide pour découvrir la dynamique de la ville et une modernité qu’ils enrichissent de leurs fureurs, de leur primitivisme déclaré, de leurs moi excentriques, provocateurs, au-delà des timidités européennes. Les happenings amusent la galerie, Larionov et Gontchareva au visage peinturluré, Kroutchenykh arrosant de thé les premiers rangs… Les limites entre parole, image, geste sont bousculées, l’esprit se tourne vers l’enfance, on hait la norme. Futurisme, Acméisme, mais y a-t-il vraiment des noms pour couvrir toute cette exubérance ? Un manifeste comme la Gifle au goût public donne déjà le ton :
« Nous seuls sommes le visage de notre temps. » (Présomptueux, vous allez voir !) Exit classiques, réalistes, symbolistes. De « Nouvelles voies du mot » s’ouvrent…

Comment enfermer dans un volume toute cette richesse ? Serge Fauchereau présente cette matière choisissant une forme d’anthologie que les Russes appellent « almanach ». Futuristes et acméistes s’y côtoient : Khlebnikov, Maïakovski, Gouro, Kroutchenykh, Kamenski, Akhmatova, Goumilev, Mandelstam. Une vraie galaxie s’ouvre au lecteur, qui fait fi de la syntaxe, de l’orthographe, de la ponctuation, qui adopte une métrique de la conversation, un graphisme insinuant, une instantanéité du sens, une souplesse du son, une rhétorique qui frise le caprice… Voici un court poème de Kroutchenykh, “Défi moqueur” (Progressologie) « Tchkho-khlokh !/ Ouveï tchiplia !/ Zlakon ! Zloubon !/ Chaguimp !/ Fa-zou-zou-zou !!!» ; un titre de Goumilev, « Je suis poli avec la vie moderne » ; ou une fulgurance de Elena Gouro, « impatiemment claire » , comme la dit Kroutchenykh : « Le vent lacérait le ciel gris dégelé,/ le vent soufflait dans la ville,/ détruisait les impasses, les murs./ Mêlée à la fange, ne demeurait que la neige fondue/de la demi-saison./ Cahoté dans un cab, l’homme/ne craignait pas la trahison. » La trahison vint, mais on ne parlera pas de ces temps où l’on fusilla la parole des poètes et l’on effaça des mémoires jusqu’à leur nom. Ce fut une autre époque…

L’avant-garde russe, futuristes et acméistes ,

traduction de Serge Fauchereau** et **Nathalie Meneau , avec une présentation de Serge Fauchereau, les éditions du Murmure, 20 euros

Nicolas Goumilev , Poèmes , traduits et présentés par Serge Fauchereau, les éd. du Murmure, 13 euros

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