Vers l’an 300, l’Arménie devenait le premier État chrétien de l’histoire. Un siècle plus tard, un moine inventait l’alphabet arménien. Dans ce passage de l’oral à l’écrit, l’arménien définit son territoire. Sur la scène orientale, entre voisin arabe et byzantin, il s’ouvre très tôt à la poésie. Et c’est une partie de ces trésors de poésie arménienne ancienne que nous fait découvrir la collection des carnets de calligraphie, chez Albin Michel. Prières et odes du mystique Grégoire de Narek, poèmes profanes du trouvère Nahabed Kouchak, contemporain de Ronsard qui mourut à cent ans… Une fraîcheur de l’image poétique qui vient peut-être de cet âge tendre de l’humanité, encore habituée au frugal : « Sans doute faudrait-il poursuivre ces louanges,/multiplier ces guirlandes de vocables,/ filer à l’infini des strophes rutilantes…/dire tout ce qu’une bouche de chair/n’est pas en mesure de dire…/ écrire tout ce qu’une main d’homme,/ hélas, ne peut écrire…/ traduire, formuler tous les désirs de l’âme ! » Quelle exigence… Ce poème de Grégoire de Narek du Xe siècle semble écrit hier. Voici une prière, de ce même moine solitaire, qui garde dans ses harmonies dissonnantes, étranges, toute la déchirure de l’être, pendulant entre divin et sensuel, envoyant un pont vers ce « frère humain » occidental, plus tardif et plus sulfureux : « Je tourne mes yeux vers le ciel…/les orphelins gardent toujours l’espoir/de retrouver leur père… ô père,/tel est l’espoir que tu nous as donné…/ le doute est notre lot » .
Des siècles plus tard, vers 1500, le trouvère Nahabed Kouchak se profile comme l’ombre d’un poète maudit : « Trouve-moi quelque baume, de grâce,/et soigne ma blessure/- Cesse de geindre, ouvre plutôt les yeux :/ dévoilée, me voici, les seins,/ le ventre nus, regarde, viens, entre. » Toute la splendeur orientale…
C’est après un si long voyage que prennent forme et substance les volutes de la lettre qui enferme cette spiritualité dans son étui de mystère. Les images de Achot Achot font le va-et-vient entre code traditionnel de la calligraphie arménienne et création contemporaine, le signe s’enrichit sous l’œil habitué à Matisse, Mondrian, Malevitch. La vie, ininterrompue, d’une Arménie en exil, nostalgique mais attentive à tous les bruits du monde.
Tous les désirs de l’âme, poèmes d’Arménie , traduits par Vahé Godel, calligraphies de Achot Achot, Albin Michel, 2002, 10,90 euros
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