Vannina Maestri dirige, avec Michel Espitallier et Jacques Sivan, la revue Java , un espace expérimental pour la poésie d’aujourd’hui. Entrons dans son écriture par ce volume, et suivons cette aventure dont elle définit les alternatives dès les premières pages : « les dés/sur chaque face étaient collés des papiers/et sur les papiers on avait écrits tous les mots/de la langue/ dans leurs différents modes temps et déclinaisons/mais sans ordre » . Ou bien « l’autre projet consisterait à se passer/de toute espèce de mots » . Les dés sont jetés. On sait que le mot n’est plus ce qu’il était ! La syntaxe nous trahit… Face aux verroux (1), Henri Michaux demandait l « écriture directe » « pour le dévidement des formes » , pour « le soulagement, le désencombrement des images » . Car « la place publique cerveau est en ce/temps particulièrement engorgée » .
Que faire ? Vannina Maestri place une sorte de caméra invisible qui capte son langage en flux continu, organisant ainsi un vrai Loft poétique où écriture automatique, collage, lettrisme font leur cinéma sans la vigilance d’un metteur en scène ô combien ringard. « Faute d’aura, au moins éparpillons nos effluves. » , ricanait le même Henri Michaux… La poète : captive de la communication : tente de tout enregistrer live : délire quotidien, hystérie du verbe, dyslexie, faute d’orthographe et mélange de langues comme suprême liberté. Classer « CALQUER/COPIER » , utiliser au maximum le menu « style » de son ordinateur semble ne pas être son moindre souci. Les grandes idées s’imposent en majuscules, le gras entoure de mystère un syntagme : « tou wa woir TOU WA » ; on traverse des silences en pointillé et des régressions en souligné : « résumé des épisodes prédédents » . Le jeu va bon train, on clique sur la souris, on entre dans des domaines étranges, publicitaires, commerciaux, administratifs, d’autres territoires poétiques mutipliés à l’infini. Submergé, le Poète attend la révélation du clic suivant, attendrissant dans sa solitaire stratégie. Mais de temps à autre, une vieille rhétorique s’y glisse, insidieuse: « enfin une journée de soleil/à part ce soleil, il ne se passe rien/quelquefois les fenêtres sont entr’ouvertes/ tout est prévu » . Ou : « Je dis/l’animal en fuite que nous croyons entendre dans les mots/ et/la façon dont on parle/s’est fait clipper confus et sépia/euh » C’est là que nous allons nous agripper aux mots, chercher en terrain connu les forces pour nous attaquer à de nouvelles expériences.
Vannina Maestri ,
Vie et aventure de Norton ou ce qui est visible à l’œil nu ,
éditions Al Dante/Niok, 16,5 euros
Leave a Reply