Avec ce nouveau recueil, Jacques Jouet, auteur des Poèmes dans le métro dont nous parlâmes déjà dans Regards , renoue avec cette poésie située entre le jeu surréaliste et la performance médiévale faite de contraintes techniques qui réveillent des rythmes personnels. Jacques Jouet propose à des poètes de langues très différentes : Arméniens, Finnois, Russes, Roumains, Turcs, Grecs, Espagnols,
Irlandais… de lui donner trois mots de leur langue. Il part ainsi dans une sorte de rodéo avec le mot, l’image graphique, la syntaxe.
Le résultat en est une redonde, poème à forme fixe où les mots empruntés font la fin des vers.
L’entreprise pourrait paraître trop conditionnée, artificielle, sous-tendue comme elle est par le désir d’accueillir les autres dans son poème. Elle est surprenante, car loin d’être un espéranto, une maladroite synthèse de l’amitié entre peuples européens dans le sens le plus large de l’Europe, c’est une joute d’esprit qui retrouve la voix universelle de la poésie. Qui retrace un monde fait de mots métissés, où l’on ne peut pas ignorer le souffle de l’autre à nos côtés : «Se gargariser de poésie/ demande une potion de poèmes/ de fabrication matrimoniale/ La décoction de simples poèmes/ diffuse une odeur de poésie» . («La bibliothèque de Poitiers »).
Joueur, donc, Jacques Jouet, le voilà à Tallinn en pleine variation autour des mots allemands eins, zwei, drei, donnés par le poète Felicitas Hoppe: «Je consens à n’être pas au eins/ trop hostile, pourvu que le zwei/lui emboîte le pas, puis le drei/ quatre, cinq, et cetera… Au zwei/ se laisser moins attaché qu’au eins…» Histoire de redonner de la sève au poème, en passant le mot par le cathéter de sa propre loi.
Découvrons que l’alphabet géorgien n’est pas le même que le russe, contentons-nous du charme phonétique souvent, et suivons cette syntaxe nouvelle où les fragments écoutent à de nouvelles règles de flexion. Soyons curieux d’abord du signe de l’autre.
Jacques Jouet ,
Poèmes avec partenaires ,
P.O.L., 2002, 124 p., 18 euros
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