C’est un de ces artistes que l’Europe distille à petites gouttes, car le transfert linguistique est difficile, l’esprit du poème risque de s’y perdre ou d’alourdir ses contours. Le poète hongrois Ottó Tolnai est né en 1940 en Yougoslavie, à Kanizsa, comme son ami, le chorégraphe Josef Nadj, adopté par la France, qui signe la préface du livre. «Peut-on trouver une autre ville dans le monde où l’on discute poésie sur le seuil d’une boulangerie» , se demande le chorégraphe dans son train, dans son train qui est dans la préface du livre, dans son train où il «tourne par la pensée un court métrage» …
Un petit volume de 36 pages, où Ottó Tolnai règle ses comptes avec l’écriture. Si le seuil n’est pas celui d’une boulangerie, il est placé entre deux mondes, un seuil où la mémoire chargée d’objets familiers rencontre la vigilance d’une parole prête à tout massacrer par le sarcasme. Un double orgueilleux, presque furieux à l’idée que la grâce le touche : « seigneur je t’en supplie ne me sauve pas / entends ma prière débâcle de glace pure/ ne me sauve pas / je sais que tu n’as jamais sauvé personne /mais j’ai peur que tu ne fasses une exception pour moi » .
Sortir alors la poésie du fond du « tiroir récuré à la soude » de mémé, //« fabriquer des vers sur
la mer »// , comme ces vieux peintres qui toute leur vie ne peignent que des marines?
La sortie est difficile, « dehors le loup, dedans le poète » . « Le loup dedans / pas de poète » . Et si l’on peut «jurer dans un poème/ comme un charpentier » , surtout « pas bâtir de cathédrale / même avec des jurons » .
Se contenter, peut-être, de ces petits miracles quotidiens, tam-tam de « pou-bel-le neu-ve » « le long de la rue Virag » … Un univers où, si l’on s’attarde, on entend le bruit de l’objet-mémoire, comme dans ces installations mises en scène par l’artiste allemand Joseph Beuys. J.M.
Ottó Tolnai ,
Or brûlant ,
éditions Ibolya Virág, 8,38 euros
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