Si l’on appelle objet, dans sa définition classique, toute chose qui affecte les sens, le livre de Lionel Richard en est un : il emballe dans du papier kraft des pages à couper soi-même, avec un vrai coupe-papier, soumettant la matière brute et vierge au geste délicat des amateurs de livres anciens. D’autre part, la rudesse de l’emballage rappelle l’aspérité du contemporain, le retour au naturel en même temps que sa brutalité dans la déchirure de la coupe.
Matière non dédouanée , subtile entrée en matière du poème qui reprend à son compte cette même façon de s’ouvrir que secrète l’objet, et de devenir tangible jusqu’à la douleur :
//« filles de léningrad vos seins étaient gros
moins que ceux des grosses filles de pétersbourg
au rebut le ruban de papier tue-mouches
et les relents de carpe dans la bouche
au creux de vos hivers ne fleurit plus l’ancolie»//
Manipulable jusqu’à perte de soi-même :
//«non mais visez-moi ce trouble fête
vieux beau allez range ton violon
ça nous suffit ou alors tu passes par la fenêtre
et puis merde jo prend ton saxo
va-z-y à fond dans le mélodique
va-z-y plein gaz la mécanique
montre-lui à ce faux aristo
lapoudipou lapoudipou lapoudipa PA
lapoudipou lapoudipou lapoudipa PA»//
La tentation de la narration et la citation ne sont que des variables d’un flux poétique qui nous met en relation avec un être-poète irrémédiable, soumis au son autant qu’au visuel, un naturel frondeur contre le grand scandale de l’existence distillé en petites nausées de tous les jours.
Pas de majuscules ! Références, comme ce poème de début, «cueille le jour», qui rappelle d’autres cueillettes plus explicites, d’une époque éloignée. Une volonté de dévoiler chaque fois ses démarches livresques. Mais impertinence de la superposition qui révoque le sens de la citation, une architecture post-moderne chargée de tout ce vécu lourd et enrichissant d’où surgit, miraculeusement, le nouveau. «Exercices de décollation», à faire perdre la tête ou la raison ordinaire. Un de ces livres qui «encore piquent/orties coupées» . n J.M.
Lionel Richard ,
Marchandise non dédouanée ,
Didier Devillez éd., B.P. 1463-
1000 Bruxelles 1 (Belgique), 15 e
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