Agressif, délirant, parfois trivial, une œuvre qui ravit ou donne des boutons : ainsi est présenté sur le Net, Gaston Compère, écrivain belge qui, pour être hanté par le trouble point de rupture entre le réel et l’imaginaire : depuis sa thèse sur l’éthéré Maeterlinck ou son volume Géométrie de l’absence , de 1969:, n’en est pas moins mordant et provocateur, amateur de calembours, diableries et jeux de mots. Kâma-sûtra 2000 est mis sous le signe d’un double extrait de Henri Michaux : « Mes petites poulettes, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, ce n’est pas moi qui m’embête (La nuit remue) et « Calme-toi, visage embrasé. Je suis là (Face aux verrous). C’est dans cet espace, entre l’humour fantasque et la chaleur intime de la phrase, que se place l’aventure poétique de Gaston Compère. L’accompagne Maja Polackova, avec ses estampes collées, ses personnages stylisés qui, comme la poésie de Gaston, explorent autrement le paradoxe de la condition humaine, la vérité du couple, du désir, de l’« être ici », de l’ailleurs : sorte de tarte à la crème au visage des philosophes et du concept. Une incursion non feutrée dans l’empire du sens, « là où les doigts de la fille du brahmane/ ressuscitent l’origine/de l’âme et du coccyx »//.
On part d’une « Intromission » et on vogue, « Mémoire infidèle » aidant, vers l’« Année du crabe » ou les «Trois chansons du Bengale », pour arriver à un « Glossaire plutôt superflu » où le mot, sorti de l’ambiance de fête du poème, se délivre dans sa prosaïque définition. Érudition et parcelles de mystère à la naissance du son, çà et là des textes plus longs qui interrompent des rimes joueuses essaient d’enfiler des bouts d’histoires dans des Indes hypersexuées, rien que pour nous tromper car, si histoire il y a, elle n’est que maya, illusion. Revêches, les références s’insinuent, une sorte de littérature subliminale pour connaisseurs, mais qui ne dérangent pas cette écoute directe, l’oreille collée au nombril du poème : « : Dites pourquoi/ces diadèmes ?/ : Qui aime est Roi/Est Roi qui aime/ Trois rois s’en vinrent de très loin/avec des perles aux deux lobes/ avec du feu au creux des mains/ avec leur lingam sous la robe/Tout crin tout feu tout nerfs/quoique sexagénaires/(…) ric rac la vie en rose/mais sans la coxarthrose/ Adieu les rêves/de royauté/Qui aima crève/de trop penser. » («Chanson de la magie »). Voilà toute érection phallocrate vite descendue…
Julia Moldoveanu
Gaston Compère**, ill. **Maja Polackova , Kâma-sûtra 2000 , La lettre volée, 19,06 euros
Leave a Reply