lire le silence/ Sôseki

//«Une maison

Perce dans le silence

Le secret de la neige »//

Vous venez de lire un haiku de Sôseki, homme de lettres japonais qui s’engagea dans cette forme poétique vers 1895. « Ce que nous autres Japonais ressentons à la lecture et ce qu’un lecteur français est à même d’éprouver à travers la traduction, indépendamment de la qualité de celle-ci, ne saurait être identique » , nous met en garde Akiyama Yutaka, le préfacier de ce volume traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu. Une façon de dire que le poème se passe et se refait dans le cœur et dans l’esprit de chaque lecteur. Une façon de reconnaître l’insuffisance de la parole, ses trahisons, ses échecs, ses chutes. Peut-on donner des clés de lecture pour ces « concentrés de rhétorique » que sont les haikus ? Il faudrait peut-être regarder une estampe ancienne. Le dessin se retire dans un coin pour laisser la place vide, en haut ou à droite. Ces estampes se roulaient, elles ne s’accrochaient pas, on les gardait dans des coffres et on les sortait pour les lire… Passagère comme les moments fugitifs d’une journée, l’image n’est pas fixée au mur, comme ces toiles obsessionnelles du salon occidental. On choisit dans le coffre ce qui correspond à son propre état d’esprit. On regarde le plein et on laisse l’œil se perdre dans le vide avec le même bonheur. C’est là que l’esprit touche à l’ineffable, à l’inconnu, à l’inexprimable. Le haiku, poème à forme fixe de dix-sept syllabes ordonnées en trois vers, peut être relié à ce penchant japonais pour le vide et pour la disponibilité de l’esprit. L’être disponible est penché sur le moment. Et prend le temps de respirer un grand coup. La relation la plus simple entre dedans et dehors.

//«Dans l’air vibre la corde

Silence tendu silence rompu

Chute mate d’une fleur de camélia»//

Comme le faisaient au XVIIe siècle les peintres-poètes des nanga, Sôseki prolonge l’écriture dans le graphisme élégant de ses aquarelles, dont on peut faire une lecture parallèle au fil des pages.

Julia Moldoveanu

Sôseki , Haikus, traduit du japonais par Élisabeth Suetsugu, Ed. Philippe Picquier, 18 euros

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