La parole «couteau et blessure»/ Blanca Varela

La chronique de julia moldoveanu

Découvrir Blanca Varela, écouter les voix rugueuses de sa poésie tendue entre obscurité et lumière, c’est pénétrer les voies mêmes du langage, synthèse de temps, de va-et-vient entre soi et le dehors, de déception inscrite dans la chair. Publié quarante ans après son premier volume, Ese puerto existe , mais suivant plusieurs autres titres souvent recueillis en anthologies, Concert animal répond à ce besoin insidieux de parole devenu rituel pour conjurer la mort, «interminable coda» : «mourir un peu chaque jour/raccourcir ses ongles/ ses cheveux / ses désirs […] taché comme un animal en fuite/dans le ciel que je remplis d’effroi» . Un concert fait de petites pièces qui se suivent, qui s’enjambent, qui palpitent d’une vie fulgurante, tentative extravagante de s’accrocher à l’infini : cri de «l’animal qui se roule dans la boue» «serti dans la crasse/ diamant singulier astre dans la pénombre/ il trouve et il perd dieu entre ses poils» ; espoir et déchéance de l’être : « ce matin je suis une autre/ toute la nuit/ le vent m’a donné des ailes/ pour tomber » , insoutenable soupir, rêve d’atteindre la lumière qui se dérobe, le soleil, tantôt «œuf fabuleux» , tantôt «ampoule de soufre/ misérable soleil/ flottant dans le ciel chaulé/ qui plane cligne/ éblouit/ celui qui sur le ventre gît/ foudroyé» . Tardive consolation de s’imaginer que «ma tête dans le plus rude hiver/ à l’intérieur d’une autre tête/ bourgeonne» ; futile gloire, tempérée tout de suite : «dans la marmite des pauvres/ la gloire deviendra une bouchée/ une huile pauvre/ peut-être un rot et de la peine» .

Dans cette permanente candidature à l’éternité que sous-tend la poésie, Blanca Varela prend des voies abruptes et rudes comme les sentiers de montagne du Pérou, où commence sa biographie. Cela ne l’empêche pas d’arriver aux cimes. Octavio Paz, qui découvrit son écriture après la guerre, à Paris, aime parler, dans la postface du Concert , de sa parole «couteau et blessure» … Cette parole est à lire en édition bilingue, un avantage pour ceux qui comprennent l’espagnol, qui ne minimise en rien le plaisir que procure la traduction de François-Michel Durazzo.

Julia Moldoveanu

Blanca Varela , Concert animal , traduit de l’espagnol (Pérou) par François-Michel Durazzo, éditions Myriam Solal, 2001, 64 p., 79 F.

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