le désert et la colère/ Rimbaud, par Jean-Jacques Lefrère

Il est 20heures 32. Sur Antenne 2,une image déchire la fumée et la poussière qui couvrent l’angoisse de Manhattan : une femme tend aux gens de passage une feuille de papier. Une feuille couverte d’une écriture qu’elle lit d’une voix blanche. Dans cette folie d’un monde meurtri, elle dit de la poésie. Dans la cadence de cette poésie dont l’oralité emprunte le rythme de la rue, rien ne semble futile … La femme est infirmière. Elle n’est pas atteinte de folie.

Pour une seconde, la fonction communicative du langage semble entrer dans ses droits. Le «je» fonctionne autrement. Le poète cesse d’être fou. Et le gratuit devient un geste essentiel pour aider l’autre. Maudit, le poète des Illuminations quittait ce monde du poème pour rencontrer celui des vendeurs de café et d’armes à Aden. Jean-Jacques Lefrère, biographe de Rimbaud, le dépouille de son aura : romantique, il ne l’était plus ; son seul souci, c’était le gain. Toute relation avec le poème semble rompue. Il veut ramasser de l’argent, rentrer au pays, se marier, s’il «rencontre quelqu’un qui le suive dans ses pérégrinations» , avoir un enfant qu’il rêve de voir… ingénieur. Je est un autre , encore une fois. Une photographie ressurgit, faite à Sheick-Orhman, qui le montre, avec cinq coloniaux, appuyé sur son fusil. Le regard «fuyant l’objectif» (1). Comme pour dire «je n’ai rien avec ces zozo». Dans une lettre, en quelques phrases, l’ex-poète explique ce monde-là : «On massacre en effet, et on pille pas mal dans ces parages… Je jouis du reste, dans le pays et sur la route, d’une certaine considération due à mes procédés humains. Je n’ai jamais fait de mal à personne. Au contraire, j’en fais un peu de bien quand j’en trouve l’occasion et c’est mon seul plaisir.» Sa saison en enfer, il l’avait pressentie : «la marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère» … Ainsi la poésie se mêla à la vie dans ce «cratère de volcan éteint et comblé au fond par le sable de la mer» (lettre de Rimbaud à sa famille, septembre 1885). Poésie involontaire. Dualisme humain. Poésie-écartèlement, poésie suintant des fatigues et des blessures.

Julia Moldoveanu

Rimbaud , biographie de Jean-Jacques Lefrère , Fayard, 2001.
Rimbaud à Aden , album photos , par Jean-Jacques Lefrère** et **Pierre Leroy , Fayard 2001, 190 F

1. Philippe Sollers in le Monde , repris par la revue l’Infini , Gallimard, été 2001.

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