En quoi consiste la mission de la Cimade dans les centres de rétention ?** **Damien Nantes.
Le cœur de notre mission, c’est l’aide juridique aux retenus. Concrètement, nous établissons, en situation d’urgence et d’angoisse, un lien avec les retenus, pour faire rapidement un diagnostic de sa situation et le traduire en action juridique. C’est une mission difficile car le droit des étrangers est très complexe et très mouvant : il y a eu cinq lois en cinq ans. Les intervenants de cette juridiction sont multiples (juges judiciaire ou administratif), les procédures de recours aussi (préfectures, tribunaux administratifs, cour européenne des droits de l’Homme…). Tout cela demande une technicité forte.
De quelle façon l’appel d’offres lancé par le ministère de l’Immigration menaçait votre travail?** **D.N. L’émiettement de la mission recherché par l’appel d’offres nous faisait courir un risque d’affaiblissement de notre aide juridique. Nous avons des spécialistes qui interviennent au niveau national dans plusieurs centres en assurant un soutien juridique et une formation des intervenants tout à fait précieuse. De fait, on ne pouvait plus avoir ce soutien technique, faute de moyens, car ce n’était pas prévu par l’appel d’offres. Il faut rappeler que le droit des étrangers n’est pas enseigné en France. Même les avocats qui interviennent sur ces dossiers ne sont pas toujours formés…
Dans votre dernier rapport, vous parlez «d’industrialisation du dispositif d’éloignement des étrangers en situation irrégulière» . Pourquoi?** **D.N. Depuis fin 2003, nous assistons à une transformation de la rétention avec l’allongement de la durée de rétention à 32 jours, la multiplication et l’agrandissement des centres de plus en plus déshumanisés et la fixation de quotas d’expulsion. Il y a une dérive sur toute la chaîne de l’administration et de la police, avec des arrestations devant les écoles ou à domicile (particulièrement traumatisantes pour des gens qui vivaient comme vous et moi), des contrôles systématiques de certains quartiers… De plus en plus d’étrangers sont arrêtés parce qu’ils traversent en dehors des clous ou pour crachat sur la voie publique ! Sans parler de l’augmentation du placement des mineurs, des malades, des handicapés, des gens ayant des attaches familiales ou qui vivent durablement en France… La politique de quotas d’expulsions se traduit aussi par des pressions sur les services préfectoraux pour augmenter le nombre de personnes en rétention. Une mécanique est en place avec des examens de plus en plus rapides des situations, une multiplication d’erreurs et une lecture restrictive des droits. Bref, un traitement expéditif ! Le dialogue avec les autorités s’est aussi dégradé. La seule solution qui reste, c’est le contentieux. Au niveau des juges judiciaires des libertés et de la détention, les recours aboutissent de plus en plus souvent à des annulations de procédures. Car en France, on ne peut pas arrêter les gens sans justification, même pour un contrôle d’identité.
Les juges sont-ils aujourd’hui vos meilleurs alliés?** **D.N. Les juges ne se sont pas transformés, ils font leur boulot tout simplement. Ce sont les dérives qui ont augmenté. Mais c’est sûr que l’augmentation des annulations de procédures tend à crédibiliser notre action d’aide à l’exercice des droits des étrangers et aussi notre regard sur les Centres de rétention.
Propos recueillis par S.K.
«Feu au centre de rétention. Des sans-papiers témoignent (janvier-juin 2008)», éditions Libertalia. Extraits
Mardi 15 janvier «Je suis fatigué. On n’a aucune communication avec l’extérieur. Rien ne sort d’ici. Il n’y a pas d’eau chaude dans les douches. Le ballon d’eau n’est pas suffisant pour tout le monde. On ne peut pas laver nos affaires. Dans certaines chambres, il n’y a pas de chauffage. Le commandant s’en fout. On est 250 dans le centre. On est écœuré. La police emmène les médias là où ils ont fait des travaux pour montrer à la télé, à la radio que tout va bien, que nous sommes calmes et qu’ils s’occupent bien de nous.»
Mardi 5 février «Hier soir, les flics ont éteint la télé. Un jeune homme leur a demandé de la rallumer. La policière lui a répondu : «Va te faire enculer !» Le jeune homme lui a sauté dessus. Ils se sont battus. Ils l’ont placé en isolement. On a manifesté pendant vingt minutes pour qu’il sorte. Aujourd’hui, il a été libéré».
Mercredi 9 avril «Il faut penser la lutte autrement. Les gens et les flics se foutent de la grève de la faim. Ils se foutent des sans-papiers. Ils s’en foutent si on crève. (…) Les petits trucs qu’on fait ne valent pas le coup. Il faut vraiment foutre le bordel pour leur mettre une vraie pression. (…) Les gens qui entrent ici n’ont aucune chance. Moi, j’ai deux avocats, j’écris des lettres mais les juges s’en foutent. Ils ont des objectifs à atteindre. Ils ne cherchent pas à comprendre.»
Mercredi 9 avril «Même si tu n’es pas expulsé, tu restes ici 32 jours. Quand tu sors, tu as tout perdu. Tu n’as plus d’appartement parce que tu n’as pas pu payer ton loyer. Tu n’as plus de travail parce que tu n’y es pas allé…»
Jeudi 5 juin «Dès que les bureaux de la Cimade ferment, les policiers commencent à insulter les gens et à leur casser la gueule. Deux personnes ont avalé des lames de rasoir aujourd’hui et sont parties à l’hôpital»
Samedi 21 juin* le jour de la mort du retenu Salem Essouli, la veille de l’incendie du CRA de Vincennes «La majeure partie des retenus sont des chefs de famille. Ils sont maltraités par les élèves policiers dont la moyenne d’âge est de 25 à 30 ans, c’est choquant. Les gens sont tout le temps obligés de se contenir. Dans la nuit de samedi, ils étaient abattus. Ils pleuraient.»
Paru dans Regards n°57 décembre 2008
Lire aussi Centres de rétention, droit de regard en sursis : https://wp.muchomaas.com/article/?id=3667
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