Annick et Luc, cité Karl-Marx à Bobigny

Annick et Luc Jaume, 80 et 82 ans, sont arrivés en 1972 à Bobigny, cité Karl-Marx. De leur fenêtre, la Bourse du travail et des cités à perte de vue. Sous leur nez, le totem d’un Buffalo grill.

«Merveilleux !» C’était il y a plus de quarante-cinq ans et le souvenir semble encore vivace. Annick et Luc Jaume arrivaient à Bobigny, Seine-Saint-Denis. Ils découvraient leur logement, épatés : «Une entrée, deux chambres, un salon, une salle de bain» , énumère Luc, 82 ans. «On n’avait rien, poursuit Annick, 80 ans, pas un meuble, pas un sou. Je lavais les draps dans la baignoire le samedi et je repassais le dimanche et pourtant, c’était le Pérou, cet appartement.» Débarquant de Guingamp en pleine crise du logement, peu après l’hiver 1954, alors que l’Abbé Pierre lance son appel, le jeune couple connaît les réduits et les chambres sous les toits. «Au début, nous logions dans un hôtel de passe, raconte Annick encore amusée de l’anecdote. Il fallait déguerpir le matin à 8 heures et revenir à 22 heures, pour laisser ces dames travailler ! Quand on n’était pas au boulot, on passait la journée dans les cinémas permanents, pour tromper le froid et l’ennui.» Le travail ? 12 heures par jour, lui journaliste, elle couturière, pour un maigre salaire. Pièce de six mètres carrés, poêle à charbon, toilettes et robinet sur le palier partagés par 12 colocataires… Pour les classes populaires, alors encore bien implantées dans le centre-ville parisien, c’est l’ordinaire. L’extraordinaire, lui, porte le nom des villes limitrophes : Bobigny, par exemple. En réponse à la crise sans précédent du moment, surgissent des nouveaux quartiers à la périphérie de la capitale. Avec vigueur, les tours poussent. Entre 1954 et 1964, Bobigny voit doubler son nombre d’habitants.

Alors oui, pour Luc et Annick, l’arrivée à Bobigny fut «merveilleuse» . En 1962, d’abord, puis, dix ans plus tard, pour leur installation dans les murs qu’ils occupent encore aujourd’hui. Ce sera la tour 14 de la cité Karl-Marx, au cœur de Bobigny. Ils en seront parmi les premiers habitants.

Aujourd’hui, une réhabilitation se profile. Plusieurs tours vont disparaître, «grignotées» , précise Luc, car elles sont «trop proches les unes des autres pour imploser» . «On va devoir partir et on a peur» , confie Annick. «On ne déracine pas un vieil arbre, sinon il crève» , poursuit-elle. Et c’est comme si toute leur vie défilait sous leurs yeux. L’arrivée : «Il y avait des plantes vertes dans le hall, tout était beau, on avait un ascenseur» , se souvient Luc. Et puis surtout, ces quatre pièces, «pour les enfants» qui jusque-là devaient se contenter de peu ou vivre chez les grands-parents, en Bretagne. «En 1972, la plupart des habitants de la tour étaient des fonctionnaires, des commerçants, des agents de la RATP…» Bref, des gens qui avaient du boulot. «Il y avait alors treize petits commerces au pied de la tour» , raconte Luc. Difficile de l’imaginer aujourd’hui, sur cette dalle déserte. On connaît l’histoire des cités populaires, la sociologie a changé. Au milieu des années 1970, l’heure est à l’accession à la propriété. Les voisins de Luc et Annick quittent Karl-Marx pour des pavillons, nouveau rêve des classes moyennes. C’est aux familles immigrées de s’installer mais la récession de l’après-choc pétrolier et l’apparition du chômage mettent en place une logique encore à l’œuvre aujourd’hui : précarité, économie souterraine, désertion des services publics… Mais Luc et Annick, eux, sont restés, et en sont fiers. Ils ont livré des combats, autant qu’ils ont pu. Récemment, pour que la Poste se sente à nouveau concernée par cette tour. Pour que le métro arrive jusque-là. Pour que l’autoroute voisine soit recouverte. Pour que le tramway voie enfin le jour. Et puis aussi contre les tensions, le racisme, la brutalité. «D’abord, il faut le dire, la vie est moins dure qu’on ne pense dans les cités. Mais tout de même, à chaque fois qu’il y a vraiment eu un problème, on l’a pris à bras le corps.» En 2000, les quelques jeunes qui tiennent les murs déconnent un peu trop et la loge de la gardienne flambe. Pas de dégât humain, mais une belle frousse, suivie d’une réaction forte des adultes, Luc et Annick en tête : «Je les connaissais depuis toujours ces gamins, alors je pouvais tout leur dire. En huit jours, c’était réglé ! Depuis, c’est plus calme.» Petit à petit l’envie de mieux vivre ensemble se formalise dans un collectif d’habitants. Deux ans plus tard, la première fête de quartier organisée sur la dalle renseigne sur le lien social qui existe malgré les difficultés : 500 personnes sont au rendez-vous. Et peu dans l’assemblée ne connaissent pas Luc et Annick, mémoires vivantes du quartier. R.D.

Regards n°57 décembre 2008

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