Israël : Soixante ans et tous ses murs

L’Etat d’Israël a 60 ans. Rendant toujours impossible l’émergence d’un Etat palestinien, les dirigeants actuels du pays continuent d’avancer sur une voie sans grandeur et, surtout, sans issue. Dans la société, des voix s’élèvent pour la contester. Rappelant au passage que le sionisme n’a pas toujours été l’idéologie dominante au sein du monde juif… Echos.

«Ghetto sioniste.» C’est ainsi qu’Avraham Burg, travailliste ex-président de la Knesset, récemment reconverti dans les affaires, qualifie aujourd’hui son pays (1). Bon anniversaire, Israël. Le 14 mai 1948, depuis Tel-Aviv, David Ben Gourion s’adressait au monde: «(…) nous, membres du Conseil national représentant le peuple juif du pays d’Israël et le mouvement sioniste mondial, réunis aujourd’hui, jour de l’expiration du mandat britannique, (…) en vertu des droits naturels et historiques du peuple juif, ainsi que de la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies, proclamons la fondation de l’Etat juif (…) qui portera le nom d’Etat d’Israël.» Le lendemain, les armées des pays voisins pénétraient sur le territoire palestinien. S’ouvrait une longue série de conflits, toujours en cours…

Aujourd’hui, comment va Israël, petit Etat rassemblant 7 millions d’habitants dont environ 20% de non-juifs? Est-il bien celui qu’il prétend être, un Etat juif et démocratique, contraint de se défendre sans cesse dans un environnement hostile? Pour Avraham Burg, cette notion est «belle, à l’eau de rose, nostalgique, rétro. Elle donne un sens de plénitude. Mais démocratique-juif c’est de la nitroglycérine. (…) Définir l’Etat d’Israël comme un Etat juif est le début de la fin» , déclarait-il dans une longue interview accordée au quotidien Haaretz en juin 2007.
«Pour nous, il n’y a rien de neuf dans ces propos , souligne Pierre Stambul, membre du bureau national de l’Union juive française pour la paix (UJFP)(2) dont il a été le président. Mais, bien sûr, il est très intéressant que quelqu’un venant de l’establishment sioniste en arrive à ces conclusions. Ce n’est pas le premier. Le sionisme a toujours vu certaines de ses élites rompre. Des gens qui réfléchissent et finissent par comprendre que les politiques menées par leurs gouvernants sont, aussi, suicidaires pour les Israéliens. Aujourd’hui, Avraham Burg redécouvre que face à la vision hypernationaliste des colons, il a existé un judaïsme universaliste.»

Les sionistes ayant remporté la bataille historique, ce judaïsme-là ne sera pas (ou très peu) évoqué en ce soixantième anniversaire. Pourtant, l’idéologie de l’Autrichien Theodor Herzl, prônant à la fin du XIXe siècle l’établissement d’une nation juive dans un cadre étatique sur la terre de Sion, en Palestine, n’a pas toujours été dominante au sein du monde juif. «Les opposants étaient de trois types» , résume le chercheur Alain Dieckhoff dans un article(3): socialistes révolutionnaires défendant une «logique assimilationniste» et réfutant l’existence d’une quelconque «cause nationale juive» ; ultra-orthodoxes considérant que ce peuple «devait rester fidèle à sa vocation strictement religieuse et non imiter les autres nations en se dotant d’un Etat» ; et le Bund (Union des travailleurs juifs d’Europe de l’Est), enfin, qui «prônait l’autonomie culturelle, c’est-à-dire la reconnaissance des droits spécifiques aux juifs, là où ils se trouvaient, en diaspora» .

C’est finalement grâce à un programme fédérateur, à l’obtention de la reconnaissance internationale et au mandat britannique qui lui permit «de devenir une réalité sociopolitique de plus en plus tangible» , que le sionisme parvint à ses fins avec la création d’un Etat.

Soixante ans plus tard, cet Etat est toujours là, soutenu de Paris à Washington et fort bien armé (voir p. 24). Mais que reste-t-il, en Israël, de la vision de ceux qui en leur temps n’ont pas adhéré à l’idéologie sioniste ? Rien de structuré à l’échelle, par exemple, d’une organisation politique qui revendiquerait l’héritage du Bund. Mais des individus qui, les uns par leurs travaux historiques, les autres par leurs prises de position, contribuent à faire, lentement, évoluer leur société. Et des organisations qui, par leur engagement pour la reconnaissance des droits du peuple palestinien, leur condamnation du sionisme ou simplement de ses dérives, rappellent qu’un autre Israël, non colonial, non replié sur lui-même eût été possible. Et l’est peut-être encore, même si «la fenêtre de tir dont dispose l’Etat d’Israël pour atteindre à une légitimité irréfutable sur le double terrain politique et moral va se rétrécissant» , comme l’indique le chercheur Robert Bistolfi(4).

L’EXPULSION DE 1948

Concernant les premiers cités, l’anniversaire célébré ces jours-ci correspond, pour les Palestiniens, à celui de la Nakba, la Catastrophe : le départ de 700000 à 900000 d’entre eux dans les camps de réfugiés des pays voisins. Sur cet épisode fondateur du persistant «conflit israélo-palestinien», le travail des «nouveaux historiens» israéliens, Benny Morris, Ilan Pappe ou Tom Segev, entamé dans les années 1980, a permis de remettre en cause le discours dominant en Israël: non, les Palestiniens n’ont pas quitté leur terre volontairement en 1948 mais bien parce qu’ils ont été expulsés ou suffisamment inquiétés par les troupes israéliennes pour préférer partir(5).

Côté forces vives, l’une des plus récentes, créée en 2003, est celle des anarchistes contre le mur (Awall – Anarchists against the wall)(6), rassemblant quelques dizaines de militants et dont l’activité principale est de mener des actions de terrain.

Yoav, 34 ans, Israélien, est l’un des activistes d’Awall: «Nous ne nous battons pas uniquement contre la construction du mur, on intervient aussi sur les destructions de maison. Mais le mur est à la fois symboliquement très fort et quelque chose sur lequel on peut intervenir concrètement. Sur Israël, ma vision est celle d’un Etat démocratique sans différence entre ses citoyens quelle que soit leur appartenance religieuse. Sur cette voie-là, j’accepte l’idée de deux Etats comme une étape possible et nécessaire. Mais pas celle d’un Etat établi sur des principes religieux et racistes. Israël se définit comme un Etat juif et démocratique mais c’est un équilibre impossible à tenir. On y est démocratique seulement pour les Juifs.»
«Le sort des 20% d’Israéliens non-juifs est une injustice majeure, ce sont des sous-citoyens de fait, confirme Pierre Stambul. Aujourd’hui, des dizaines de milliers de bédouins du Néguev vivent dans des bidonvilles, c’est-à-dire sans école, sans routes, sans dispensaires, et le taux de pauvreté des Arabes israéliens est deux ou trois fois supérieur à celui des Juifs. D’abord parce que beaucoup d’emplois leur sont interdits.»

UN ÉTAT SANS CONSTITUTION

Quelque part toujours empreint de l’idée qu’existe un antisémitisme international et définitif duquel il faudrait se préserver :idée force du sionisme:, Israël n’a pas réglé la question de son rapport au judaïsme. La loi du retour (1950) et celle sur la nationalité (1952) permettent à tout juif d’entrer en Israël et d’y acquérir la citoyenneté. Quel statut pout les musulmans et les athées dans un «Etat juif»? Israël, Etat réellement théocratique ou non? Dans une société sans cesse traversée par ces questions qui restent sans réponse claire, les discriminations s’installent. Et «l’Etat juif» n’a pas de constitution, simplement des Lois fondamentales, privant ainsi ses citoyens d’un texte référence commun. Un flou que l’on retrouve sur la question des frontières. «Israël est un pays qui fonctionne au fait accompli , déplore Pierre Stambul. Ses frontières peuvent changer tous les jours au gré du rapport de force. Ne pas avoir de frontières, c’est s’arroger le droit d’annexer, de coloniser. Les gouvernements israéliens ont toujours fonctionné ainsi et ça leur a souvent réussi. Et l’un des échecs d’Oslo, à mon sens, est de ne pas avoir mis fin à ce type de fonctionnement.»

Venue en France pour y poursuivre ses études de philosophie, Michal Raz militait avec Awall lorsqu’elle se trouvait chez elle en Israël: «Au début, il y a eu un rejet systématique de notre discours , explique-t-elle. On était vu comme des traîtres. Mais avec la deuxième Intifada, pas mal de gens ont évolué dans leur perception de notre discours, comprenant que le mur n’est pas seulement une barrière physique mais aussi une séparation mentale entre deux peuples. A gauche, en tout cas, il semble que nous sommes un peu mieux entendus» . Précision d’importance. Car du côté de la classe dirigeante, on bétonne ferme. La proposition, le 24 avril, par le Hamas d’instaurer une trêve, a été refusé par le gouvernement israélien. Quatre jours plus tard, lors d’une intervention dans la bande de Gaza, l’armée tuait quatre enfants âgés d’un à cinq ans. Israël, 60 ans et très constant.

E.R.

1. Dans son livre Vaincre Hitler récemment paru chez Fayard et dont la parution en Israël en 2007 a provoqué des débats houleux.

2. Le 4e numéro de la revue De l’autre côté vient de sortir. Infos sur le site http://www.UJFP.org

3. «Du sionisme à l’Etat d’Israël», d’Alain Dieckhoff, dans le dossier «Israël» de la revue de la Documentation française, Questions internationales, n°28 de nov-déc 2007.

4. Dans son article «Légitimité de l’Etat d’Israël. La question ne sera pas posée…», sur le site de la revue Confluences méditerranée , http://www.conflences-mediterranee.com

5. En France, Dominique Vidal a beaucoup relayé les travaux de ces nouveaux historiens. Son dernier ouvrage, Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949) , éd. de l’Atelier, 2007, en propose une synthèse. Lire par ailleurs son article «L’expulsion des Palestiniens revisitée» dans Manière de voir n°98 d’avril-mai consacré aux Histoires d’Israël. Voir aussi le dossier consacré à la Nakba par la revue Pour la Palestine n °56-57, printemps 2008.

6. Le site d’Awalls: http://www.awalls.org

Paru dans Regards n°52, mai-juin 2008

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