Armée et police, même combat

La politique de défense française n’a pas échappé à la frénésie élyséenne de « rupture ». Désormais accolée au principe de Sécurité nationale, elle se veut beaucoup plus globale. Les frontières s’effacent, les missions se mixent et les terrains traditionnels d’interventions se déplacent. Installant un flou vaguement inquiétant…

Cela n’était pas arrivé en France depuis quelques décennies. Le 22 septembre dernier, seules les voix de la droite et du centre ont permis de valider le maintien sur le sol afghan des troupes françaises engagées sur place. Les partis de gauche ont voté contre. Cette « rupture » du consensus (l’envoi officiel de soldats français en opérations extérieures a toujours obtenu le soutien des partis politiques représentés au Parlement ces trente dernières années) en dit beaucoup sur l’ampleur de celle mise en avant par Nicolas Sarkozy en matière de politique de défense. Car cette décision parlementaire qui maintient les 3 300 militaires français déployés en Afghanistan, au Tadjikistan, au Kirghistan et en océan Indien dans le cadre des opérations de l’Otan [[Selon les dernières données disponibles, datées du 28 août, sur le site du ministère de la Défense www.defense.gouv.fr]], s’inscrit dans le droit fil de la nouvelle politique préconisée par Le Livre blanc défense et sécurité nationale, rendu public en juin dernier [[Edité chez Odile Jacob-La Documentation française. Paris, juin 2008.]]. Comme prévu, la préconisation de la réintégration par la France de toutes les structures de commandement de l’Otan a suscité de nombreux commentaires et critiques. Face à cela, le chef de l’Etat a eu beau jeu de souligner que la France fait déjà partie de l’Alliance et participe activement aux opérations menées sous son commandement [[C’est dans ce cadre que sont morts dix soldats français, le 18 août dernier lors d’un affrontement avec les talibans, événement qui a provoqué un de ces débats surréalistes dont la France a le secret : mais comment se fait-il que certains de « nos » soldats meurent alors qu’ils font la guerre ?]]. De fait, cette réintégration, que le président souhaite entériner lors du sommet du soixantième anniversaire de l’Otan les 3 et 4 avril 2009, est à l’œuvre depuis plus de dix ans.

Pour Alain Joxe, directeur d’études à l’EHESS, et membre du Centre interdisciplinaire de recherches sur la Paix et d’Etudes stratégiques (CIRPES), la question n’est évidemment pas anodine mais son importance doit être tempérée : « Cette volonté de rapprochement est une vraie rupture, estime-t-il. On oublie cependant un peu de rappeler que l’adhésion à l’Otan n’est pas contraignante. On doit assistance à un Etat allié mais la décision de porter cette assistance est prise de façon souveraine. L’Otan n’est pas un outil de soumission aux Etats-Unis. En tout cas d’un point de vue politique. D’un point de vue militaire, par contre, il est vrai que l’appartenance à l’Alliance atlantique implique l’adhésion à une certaine norme de commandement actuellement mise en œuvre par les Etats-Unis en opération extérieure, ce qui, sournoisement, est assez important.

Guerres urbaines

Le chercheur – qui mettait mi-octobre la dernière main à un ouvrage possiblement intitulé Le Livre bleu de la défense européenne – , considère que « le continuum » établi par Le Livre blanc entre les missions de défense extérieure et de sécurité intérieure pose un problème au moins aussi important :« On observe ce que j’appelle un « brouillage des missions » ou une « mixité des missions policières et militaires », résume-t-il. On considérerait désormais qu’une sorte de gradation existe entre les missions policière et militaire mais qu’elles deviennent quasiment de même nature. Cela signifie qu’il n’y a plus de différences entre les activités de police intérieure et les opérations d’intervention extérieures. Ces dernières prenant de plus en plus souvent la forme de petites guerres de répression en milieu urbain. »

Cette nouvelle visée est décelable dès la lecture de l’intitulé du Livre blanc rédigé par une commission sous la présidence du conseiller d’Etat Jean-Claude Mallet. A l’idée de « Défense » est adjointe celle de « Sécurité nationale ». Inédit en France. Une « stratégie », écrit Nicolas Sarkozy dans sa préface, « qui associe sans les confondre la politique de défense, la politique de sécurité intérieure, la politique étrangère et la politique économique » . Et à laquelle sont assignées trois finalités : « défendre la population et le territoire », « assurer la contribution de la France à la sécurité européenne et internationale » et « défendre les valeurs du pacte républicain qui lie tous les Français à l’Etat ». Question : ces « valeurs » ne courraient-elles pas le risque d’être attaquées par des jeunes désœuvrés, urbains périphériques originaires d’Afrique, musulmans avec des capuches et un peu trop enclins à l’émeute tapageuse ? « Si l’on n’y prend garde, tout cela pourrait mener un jour à l’idée que la troupe peut être utilisée pour réprimer des troubles sociaux, prévient Alain Joxe. Il faut vraiment qu’une veille démocratique et citoyenne s’allume sur ce sujet. »

Cette confusion des missions ne fait pas non plus l’unanimité côté police. « Depuis 2001, nous sommes sous Vigipirate, explique Yannick Danio, responsable du secteur communication de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) Police. Et on constate que, s’il n’y avait pas l’armée, la police et la gendarmerie seraient incapables d’assurer seules la sécurité sur le territoire, ce qui est dommageable en démocratie. Sans compter que cette éventualité de voir l’armée intervenir sur des opérations de sécurité intérieure pose un vrai débat de société. » Rappelant qu’au 1er janvier prochain, les gendarmes dépendront du ministère de l’Intérieur, le syndicaliste déplore que « cette question du rapprochement a été traitée seulement à haut niveau, par des politiques et des technocrates. Aucun gendarme ni policier de base, opérant sur le terrain, n’a été consulté sur le sujet ».

Ce reproche sur la méthode fait écho au malaise qui a parfois entouré le travail de la commission du Livre blanc. Quelque temps après en avoir démissionné, Patricia Adam, députée (PS) de Brest s’expliquait : « La principale raison de ce départ était la volonté de ne pas cautionner un processus qui aurait vu le président de la République imposer des vues personnelles et mal fondées comme éléments déterminants de la stratégie nationale. Or, c’est précisément le cas. [[http://www.ttu.fr/francais/librepropos.html (site de TTU, la lettre d’information stratégique et de défense)]] »

Sécurité globale

Tout indique en effet que sur ce sujet, Nicolas Sarkozy a une pensée très arrêtée et des objectifs bien précis. En mars dernier, le criminologue Alain Bauer a rendu « une étude sur l’opportunité et les conditions d’un rapprochement des grandes institutions publiques traitant des questions de stratégie et de sécurité » [[En 2006, le même Alain Bauer avait commis pour le même Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, un rapport intitulé « Fichiers de police et de gendarmerie : comment améliorer leur contrôle et leur gestion »]]. Un outil pour mieux penser la « sécurité globale » qui préconise la fusion de quatre instituts de recherche de défense et de sécurité en deux nouvelles entités, un pôle « défense-affaires étrangères » et un autre « sécurité intérieure » qui seraient opérationnels en janvier 2010. Il faut ajouter à cela la réforme du renseignement, actée par la naissance le 1er juillet dernier de la nouvelle direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) englobant les ex-DST et RG. A l’occasion de cette réforme, le chef de l’Etat s’est retrouvé affublé du titre de « coordinateur national du renseignement »…

C’est donc bien une vision cohérente, ficelée et globale de la sécurité et de la défense qui est actuellement mise en œuvre en France. Une conception qui n’est pas sans rappeler celle en cours aux Etats-Unis où la lutte contre le terrorisme international de l’après-11 Septembre a ouvert la porte à un contrôle accru des libertés publiques… Cette proximité avec les Etats-Unis se retrouve dans la définition d’un « nouvel axe stratégique majeur : Atlantique-océan Indien », passant par la Méditerranée : « Il ne correspond pas aux espaces traditionnellement ciblés pour d’éventuelles projections de forces militaires françaises, note Alain Joxe. Si la France se considère désormais liée à cet espace eurasiatique qui va du Maghreb au Golfe en passant par l’Afghanistan, elle va se trouver en plein dans le champ de bataille virtuel que les Etats-Unis envisagent de maintenir dans la région par une multitude de petites guerres dont deux sont déjà en cours, en Irak et en Afghanistan, et une autre perdure en Palestine. » Une perspective qui ne devrait pas faire reculer Nicolas Sarkozy tant le visage neuf de la diplomatie française est lui aussi en parfaite cohérence avec cette nouvelle politique de défense et de sécurité nationale : atlantiste, et convaincue que lutte contre le « terrorisme » international, maintien de l’ordre et engagement militaire à l’étranger répondent tous à une même nécessité, assurer la « sécurité globale ». Reste à savoir de qui exactement…

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