Municipales. Entretien avec Stéphane Rozès*

Comment vote-t-on aux municipales ?

Stéphane Rozès. Les élections municipales sont de plus en plus autonomes par rapport aux configurations nationales. Cette évolution ne provient pas seulement des lois de décentralisation qui accordent aux maires plus de compétences. De façon plus profonde, l’autonomie de ces élections répond à un investissement croissant des Français dans leur ville. Les représentations politiques ne se résument pas aux questions de gestion de dossiers mais relèvent d’un imaginaire qui a changé, avec la montée de la crise de l’Etat-Nation, à partir du milieu des années 1980. Dans la période actuelle du capitalisme, il existe une contradiction entre une demande exponentielle de la nation et un Etat qui s’en retire. Les hommes politiques nationaux, pour répondre à cette contradiction, ont semblé délaisser dans la dernière période leurs responsabilités sur le plan de l’Etat-nation. Du coup, les citoyens ont eu tendance à se replier sur d’autres types d’imaginaires politiques, et d’abord l’imaginaire politique de leur ville. C’est vital car leur identité se constitue dans le rapport aux autres et dans la capacité à se projeter dans l’avenir à partir d’une appartenance commune : celle de leur ville.

Quelle en est la conséquence du point de vue électoral ?

S.R. Les administrés des municipalités souhaitent que la campagne électorale soit l’occasion de reconstruire cet imaginaire politique. Un projet municipal, ce n’est pas seulement l’addition d’une politique culturelle ou de la petite enfance, un projet de réaménagement du centre-ville ou des initiatives pour faire venir des entreprises. De façon plus profonde, ce sont les représentations qui permettent de se dire habitant d’une ville, d’en être fier, de partager quelque chose en commun. Elles sont d’autant plus importantes qu’elles permettent aux individus d’extérioriser leurs propres contradictions. Ainsi, le citoyen chante les louanges de la mixité sociale dans sa ville, mais il a tendance à vouloir se sécuriser moralement, en se mettant à l’abri de celui qui est juste en deçà de lui socialement, dans une situation de concurrence sur le territoire. Construire l’imaginaire d’une ville, c’est articuler cette dialectique de l’identité française entre la communion et la dispute, la distinction et le rassemblement, de s’identifier mais de continuer à côtoyer l’autre. Ces élections seront doublement autonomes : par rapport aux scrutins municipaux antérieurs, parce que la campagne se fera plus sur un projet que sur un bilan, et par rapport aux enjeux nationaux, parce que le vote dépendra de la capacité à recréer un imaginaire politique à partir de ce qu’investissent localement les administrés et non pas en fonction d’une légitimité nationale.

Concrètement, les électeurs ne vont donc pas voter pour un parti politique…

S.R. La question des étiquettes importe moins que la capacité des candidats à porter un projet et des valeurs. Etre UMP, socialiste, communiste, d’extrême gauche ou MoDem n’a pas en soi d’importance. On risque d’assister à un hiatus entre la façon dont les états-majors parisiens, Nicolas Sarkozy, le gouvernement, mais aussi les directions des partis de gauche, ainsi que les journalistes vont interpréter ces élections et ce que les citoyens vont y investir réellement. Les municipales ne seront pas la déclinaison ni le contrecoup de la présidentielle ou des législatives. Elles seront la réplique de la campagne présidentielle en petit, ce qui est très différent. Les administrés vont vouloir que se renouvelle au sein de leur municipalité ce qui s’est passé sur le plan de la nation lors de l’élection présidentielle, en s’assurant que le futur maire soit leur unique propriété et se projette avec eux, et même devant eux, dans leur ville.

Selon les sondages, peu de Français vont se déterminer en opposition ou en soutien à Nicolas Sarkozy. Malgré cela, la baisse du président dans les sondages peut-elle libérer un espace pour la gauche ?

S.R. Je pense vraiment que le contexte national ne pèsera pas lourd. Le risque pour les candidats serait de croire que leur étiquette les mettra à l’abri ou les portera. Au contraire, les administrés craignent le dessaisissement. Les étiquettes et investitures nationales risquent d’attester d’un désintérêt pour les considérations municipales au profit d’enjeux nationaux sur lesquels ils n’ont pas prise. Si Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy l’ont à ce point emporté dans la phase pré-présidentielle, c’est parce que la nation voulait mettre à l’Elysée quelqu’un qui les incarne directement. Les deux candidats avaient pour point commun d’assumer leur ambition d’accéder au pouvoir. Il va se rejouer la même chose sur le plan municipal : chacun souhaitera que sa ville soit considérée comme un petit pays. Le citoyen veut contrôler son futur maire. Du coup, tous ceux qui vont miser essentiellement sur la logique nationale vont être en difficulté. La municipalité est une petite collectivité politique dont la campagne devra permettre de s’assurer que les candidats sont capables de porter l’intérêt général local, dont la conception varie bien entendu selon ses valeurs de droite ou de gauche.

Le PS a brisé les accords historiques qui le liaient avec sept villes communistes. Quel est le risque pour le communisme municipal, et plus largement pour le PCF ?

S.R. Bien entendu, il y a un risque. Mais le PCF doit compter sur ses propres forces au travers de candidats à même de répondre aux attentes des citoyens dans les municipalités. Il y a eu autrefois un communisme municipal d’une grande cohérence qui correspondait à une représentation du collectif et du territoire et portait en lui la capacité à articuler un projet idéel socialiste et sa traduction ici et maintenant, en faisant en sorte que les catégories ouvrières et populaires puissent accéder à un certain nombre de biens municipaux. Dans les villes, l’avenir appartient, pour les municipalités, aux équipes et aux futurs maires pouvant articuler l’identité individuelle et le mouvement collectif au travers d’un projet municipal. Il est à ceux qui sauront partir de ce qui fait l’identité de leur ville pour projeter un avenir commun. Les communistes doivent trouver, en leur sein, les ressources humaines, militantes, intellectuelles et politiques qui permettront aux citoyens de se reconnaître dans la tête de liste. Nous sommes dans une période de personnalisation des enjeux alors que, spontanément, la gauche en général, et les communistes en particulier, en restent au seul collectif. L’emprise des communistes dépend de la capacité des candidats à indiquer en quoi le souhaitable en termes de valeurs de gauche est possible au travers d’une gestion et d’un projet municipal. Si une nouvelle génération de militants est capable de répondre à ce défi sur le plan local, ce sera également une promesse sur la capacité à répondre aux défis nationaux. Il n’est pas anodin que ce soit dans les municipalités que le PCF ait le mieux résisté électoralement jusque-là. En effet, un maire n’est pas tenté de se réfugier dans des brouillards idéologiques, il faut répondre ici et maintenant aux aspirations individuelles diverses dans un cadre collectif.

L’audience d’Olivier Besancenot peut-elle se répercuter dans les urnes ?

S.R. En partie. Si les candidats de gauche ne sont pas en mesure de dire en quoi le souhaitable sur le plan local est possible et ne travaillent pas sur les outils pour faire en sorte que le réel se rapproche de l’idéel, alors un espace pour l’extrême gauche se libère. L’image, hier, d’Arlette Laguiller, aujourd’hui celle d’Olivier Besancenot, s’autonomisent de leur formation politique. Le passage de ce dernier du trotskisme à un romantisme guévariste est l’expression de la contradiction entre son parti révolutionnaire et la situation politique nationale de défense des compromis sociaux. L’antilibéralisme ne se transforme pas pour l’heure en anticapitalisme.

Avec les maires d’ouverture, Nicolas Sarkozy poursuit-il la même stratégie de déstabilisation que celle inaugurée sur le plan national ?

S.R. Sur le plan national, c’est d’abord le signe que le sarkozysme est une forme de bonapartisme et que sa victoire n’est pas l’expression d’une simple victoire de la droite sur la gauche. Sur le plan local, si l’ouverture est l’addition d’étiquettes et d’origines politiques, elle n’aura pas d’impact. Elle peut même se révéler contre-productive. S’il s’agit d’agréger des personnalités aux compétences, aux expériences, aux horizons différents, elle peut marcher à droite comme à gauche comme la promesse d’un souci commun. Recueillis par Marion Rousset

* Stéphane Rozès est directeur général de l’Institut CSA et enseignant à Sciences-Po. Auteur de La nouvelle France , Le Débat, septembre-octobre 2007, Gallimard ; « La Gauche, épuisement d’un compromis social et contournement politique », La Revue socialiste , octobre-novembre 2007.
Regards n°48, Février 2008

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