Soutenu par les Etats-Unis pour son plan de retrait de Gaza, Ariel Sharon joue la carte du chaos dans les territoires. Son objectif ? Faciliter l’annexion d’une partie de la Cisjordanie, dans le sillage de l’édification du mur depuis 2002, et empêcher durablement la création d’un Etat palestinien. Mais il faudra gérer la crise dans son propre parti, le Likoud, et s’exposer, après plusieurs échecs juridiques, à l’isolement d’Israël au sein de la communauté internationale. Analyse.
Par CHAKRI BELAÏD
Tandis que la construction du Mur en Cisjordanie provoque le drame de la vie quotidienne de dizaines de milliers de Palestiniens, les affrontements entre factions armées palestiniennes font régner à Gaza un chaos sécuritaire et institutionnel d’une ampleur inédite. L’enjeu ? Une apparente lutte pour le pouvoir entre la « vieille garde » entourant Yasser Arafat, identifiée comme une oligarchie corrompue, et une génération montante de dirigeants menée par Mohammed Dahlan, l’ex-homme fort de la sécurité palestinienne. Cette tension extrême est notamment accentuée par la perspective du retrait israélien de Gaza et le démantèlement de 21 colonies juives de la région, annoncés par Ariel Sharon pour 2005. Du pain béni pour ce dernier, selon lequel ces troubles prouvent l’absence de « partenaire palestinien ». Ne s’ingénie-t-il pas, d’ailleurs, à les exacerber par des incursions de blindés et des tirs de missiles semant morts et destructions de maisons ? Autant d’exactions qui succèdent à une série d’opérations meurtrières dans la bande de Gaza, précisément, depuis la proclamation d’Ariel Sharon de « séparation unilatérale » fin 2003.
Qu’est-ce qui motive, aux yeux d’Ariel Sharon, le plan de retrait israélien de Gaza, au point qu’il y risque son avenir politique ? Comment cette perspective, saluée comme un « progrès » par le G8, peut-elle à ce point alimenter le chaos ?
La feuille de route enterrée
Ariel Sharon n’a jamais varié dans ses visées expansionnistes. En promoteur historique et constructeur des colonies de peuplement, il est bien le père du Grand Israël, après Ben Gourion et Golda Meir. Et la promesse de démanteler celles de Gaza n’y changera rien… tant qu’elle peut donner le change au projet de mainmise sur la Cisjordanie. Qu’est-ce que sacrifier un doigt (Gaza, ruineuse et sans valeur stratégique) si on peut sauver tout le corps (l’annexion d’une partie de la Cisjordanie) ? Un tel projet nécessitait le soutien des Etats-Unis. Le 14 avril, c’est chose faite. Alors que George Bush déclare officiellement son adhésion, les implications de ce retrait tactique prennent corps : Concernant « la question des réfugiés palestiniens », il estime qu’elle « doit être fondée sur la création d’un Etat palestinien et l’installation des réfugiés en son sein plutôt qu’en Israël ». Ajoutant qu’au vu de « l’existence d’importants foyers de population israéliens [colonies en Cisjordanie], il est irréaliste de penser que le résultat final des négociations de paix sera un simple retour aux lignes d’armistice de 1949 ». Pas de retrait de Gaza, donc, sans remise en cause des frontières de 1967, sans annexion d’une partie de la Cisjordanie et sans négation du droit au retour des réfugiés. Sans que le reste du quartet s’en émeuve, par ailleurs, Bush enterrait ainsi la « feuille de route » (1), bafouant au passage les résolutions de l’ONU : notamment la 242 (2) : auxquelles les Etats-Unis étaient restés officiellement attachés jusque-là. Pour l’Autorité palestinienne le revers est historique.
La carte du chaos
Décrété « unilatéral », ce plan de retrait ne pouvait induire, en amont, qu’une stratégie d’affaiblissement et d’ostracisme : pratiquée aussi par George Bush : à l’égard de Yasser Arafat, incarnation de la solution négociée et du projet politique de coexistence entre les deux peuples. En témoigne le processus de destruction méthodique, mené depuis trois ans par l’armée israélienne, des institutions politiques issues d’Oslo et de l’appareil de sécurité de l’Autorité palestinienne. « Sharon joue la carte du chaos en Palestine », commente le chercheur Jean-François Legrain (3). « Il ne faut pas qu’il y ait un interlocuteur. C’est la carte qu’il a jouée en Cisjordanie face au Fatah. C’est la carte qu’il joue aujourd’hui pour Gaza. En l’absence de tout interlocuteur, c’est la logique pure et simple de la force qui l’emporte. »
Erigé depuis 2002, officiellement pour empêcher les infiltrations de kamikazes, le mur de Cisjordanie participe clairement d’une stratégie coloniale. Si le premier tronçon, dans le nord, suivait à peu près la ligne verte, les sections décidées par la suite mordent largement sur le territoire palestinien (parfois jusqu’à 30 kilomètres). Une fois le Mur achevé, selon un rapport récent de l’ONU, quatre cent mille Palestiniens n’auront plus accès à leurs champs, à leurs emplois, à leurs écoles, à leurs hôpitaux… qui passeront sous le contrôle de l’armée ou des colons. Sharon qui clame que le Mur est « réversible et non définitif », n’annonce pas moins : « Nous aurons à résoudre la question de la présence de centaines de milliers de Palestiniens illégaux vivant en Israël », pavant la voie à de futurs déplacements de populations. Pour autant, le projet ne se résume pas à des expropriations et à des annexions : au Mur encerclant Jérusalem et le cordon de colonies qui l’entoure, s’ajoute l’annexion de la partie orientale de la Cisjordanie préfigurée par l’édification de la clôture avant la vallée du Jourdain., et la multiplication d’enclaves palestiniennes isolées et de bantoustans (4), étroitement contrôlés par l’armée israélienne (voir carte). Une Palestine « viable », réduite à 12 % de la Palestine historique, sera-t-elle possible avec une Cisjordanie ainsi morcelée et privée de son accès naturel à Jérusalem ?
Par ailleurs, Ariel Sharon peut-il mener, tel qu’il le souhaite, son plan de retrait annoncé de Gaza et son pendant expansionniste cisjordanien ? Il est permis d’en douter.
Son « plan de séparation » lui a déjà fait payer un lourd tribut politique. Privé de majorité à la Knesset, depuis la défection de deux ministres d’extrême droite opposés au retrait de Gaza, Ariel Sharon voit l’adoption de son plan compromise. Et ce, d’autant que la convention du Likoud refusait une fois encore, le 18 août, l’entrée des travaillistes, très favorables au retrait, dans le gouvernement. Pour les « durs » du Likoud, leur objectif est clair : en refusant à Ariel Sharon toute coalition avec « n’importe quel parti sioniste », il s’agit de rendre impossible la constitution d’une majorité parlementaire propre à voter le plan de retrait. Une telle évacuation signifierait, à leur yeux, une « reddition d’Israël face aux Palestiniens », un précédent « tragique » qu’ils craignent de voir un jour transposé à la Cisjordanie. Pour Ariel Sharon, décidé à passer outre ce désaveu, ce vote risque néanmoins de gêner ses efforts pour élargir son équipe gouvernementale. Des élections anticipées ont même été envisagées dans les six mois comme ultime solution, alors que les législatives sont pour 2006.
Le désaveu des Nations unies
En attendant, l’édification du Mur, elle, devrait se poursuivre au gré des décisions de la Cour suprême israélienne. Plébiscité par les Israéliens, le « mur de séparation » est reconnu légal par cette éminente juridiction. Il n’empêche qu’à la suite de sa saisine par des Palestiniens, elle a ordonné le 30 juin un changement du tracé prévu sur 30 kilomètres autour de Jérusalem. En « séparant les habitants [palestiniens] de leurs terres », écrivait la Cour, l’armée « viole leurs droits selon la loi humanitaire internationale ». Violemment critiques à l’égard de cet arrêt, les milieux gouvernementaux et de la droite faisaient porter à la Cour, par avance, la responsabilité d’actes terroristes éventuels ! Cette décision « capitale », écrit Claude Klein (5) le
5 juillet dans le quotidien Le Monde, « fonde une jurisprudence en la matière… elle aura un impact dramatique sur sa construction [du mur]. Elle peut aboutir, dans de nombreuses hypothèses, à la destruction de sections déjà en place » et porter « l’autorité militaire à modifier le tracé, pour obtenir un retrait ou un rejet des requêtes ». Ce camouflet juridique n’aurait pas ébranlé davantage Ariel Sharon s’il n’avait pas précédé de dix jours l’avis « sévère » de la Cour internationale de Justice.
Jugeant cette « clôture » illégale, celle-ci préconisait la destruction des sections du « mur » déjà construites et l’indemnisation des Palestiniens pénalisés par son édification. Le 20 juillet, c’est à une écrasante majorité et à l’unanimité européenne, que l’Assemblée générale des Nations unies approuvait cet avis. Traditionnellement en faveur d’Israël, l’Allemagne et l’Angleterre signaient là un désaveu cuisant. Qualifiant la Cour de « cirque international », Sharon déclara à l’avance qu’il ne tiendrait pas compte de ses conclusions. Rien ne l’y oblige, son jugement n’étant pas contraignant. Reste qu’Israël se retrouve au sein de la communauté internationale, sur le terrain politique, de plus en plus isolé. Certes, l’Amérique de George Bush s’est montrée jusque là un allié inconditionnel. Mais l’issue des élections, liée notamment à la situation en Irak, pourrait changer la donne. Le candidat démocrate John Kerry, qui prétend croire « profondément au multilatéralisme, en particulier avec l’Europe » sera-t-il disposé à soutenir des solutions unilatérales imposées aux Palestiniens et des entorses répétées au droit international ? L’Autorité palestinienne espère que non. Elle attend le résultat des urnes en novembre avant de saisir le Conseil de sécurité pour condamner le Mur.
CH. B.
BERNARD RAVENEL
«Sharon ne renonce pas
à l’idée du Grand Israël »
Bernard Ravenel,
président de l’Association France-Palestine Solidarité
Après son récent échec au comité central du Likoud, Ariel Sharon semble être en difficulté pour faire passer son plan de retrait unilatéral de Gaza. Comment analysez-vous la situation ?
Bernard Ravenel : Aujourd’hui, au-delà des péripéties de la politique intérieure, je crois qu’il faut insister sur la cohérence du projet de Sharon. Pour lui, face à la perspective proche d’une majorité arabe dans le Grand Israël, auquel il n’a pas renoncé, ne restent que deux issues : la création de l’Etat palestinien en coexistence égalitaire avec Israël ; Sharon n’en veut pas. Ou l’expulsion d’un maximum de Palestiniens pour préserver une majorité juive. Mais les conditions n’en sont pas actuellement réunies. Le problème de Sharon est de surmonter cette contradiction. D’où sa politique avec le Mur en Cisjordanie qui vise à créer les conditions d’une expulsion rampante de centaines de milliers de Palestiniens ruinés par le tracé du Mur. Dans ce contexte se situe l’annonce du retrait de Gaza qui, aux yeux de Sharon, présente plusieurs avantages : outre que les Israéliens gardent le contrôle des frontières maritimes et terrestres et de l’espace aérien de la zone de Gaza, on lâche un peu de lest pour la communauté internationale, on continue à mystifier l’opinion israélienne et l’opinion internationale sur une prétendue volonté de paix, on se déleste de la population palestinienne de Gaza et on repousse ainsi l’échéance démographique d’une ou deux décennies, on ne parle plus de la nécessité de négociations entre Israéliens et Palestiniens… et, pendant ce temps, on concentre les efforts sur l’annexion de la Cisjordanie : mur, nouvelles colonies, etc., tel est le sens du programme que Sharon entend mettre en œuvre au-delà des actuels incidents de parcours.
Le parti travailliste est tenté de vouloir participer de nouveau à un gouvernement d’union nationale de Sharon. Comment voyez-vous l’avenir de ce parti ?
Bernard Ravenel : Pour aller au cœur du sujet, je voudrais dire qu’au-delà des responsabilités personnelles de deux hommes comme Ehoud Barak et Shimon Peres dans la liquidation du processus de paix et dans la dégénérescence du parti travailliste, il faut à mon sens en revenir à la nature des bases sociales de ce parti fondateur de l’Etat d’Israël. Ce parti a participé très directement à la politique libérale de liquidation des acquis sociaux israéliens. Il est devenu le parti de la bourgeoisie moderniste dont la politique a abouti à une paupérisation sans précédent de la société israélienne, sans oublier le coût de la guerre menée contre le peuple palestinien. Comment s’étonner alors que les Israéliens défavorisés ne votent pas, ou plus, pour lui ? Ce parti semble incapable de porter la moindre perspective alternative crédible à la politique de Sharon. La question est de savoir maintenant si les scissions sur sa gauche (en particulier celle de Beilin avec le parti Arad) permettront une refondation de la gauche israélienne, tant sur la question de la paix que sur celle de la politique économique et sociale qui sont intimement liées. J’ai l’impression qu’on en est encore loin.
Quelles peuvent être les conséquences de l’isolement d’Israël au sein de la communauté internationale après les votes de la Cour de La Haye et de l’ONU concernant le Mur ?
Bernard Ravenel : Ces votes sont le produit d’une double mobilisation d’une ampleur inédite à l’échelle mondiale : le mouvement anti-guerre et la campagne internationale contre le Mur. Ce double mouvement a permis une diffusion de masse d’une conscience publique plus exigeante axant la nouvelle culture de la paix sur la nécessité du droit comme mode de règlement des conflits internationaux. D’où la défaite, au moins sur le plan idéologique, de la doctrine Bush-Sharon. Maintenant, après la prise de conscience, par l’opinion publique et les gouvernements, de la gravité de la politique du gouvernement israélien, combien de temps devra-t-on attendre pour que cette défaite d’une grande portée symbolique se transforme en défaite politique ? Là est toute la question.
Précisément, le vote unanime de l’Europe de la résolution de l’ONU a beaucoup frappé. Quelle signification lui donnez-vous ?
Bernard Ravenel : L’aspect peut-être le plus important de ce vote me paraît être le suivant : c’est l’affirmation de la différence entre l’approche européenne de la résolution de la question israélo-palestinienne sur la base du droit international et l’approche israélo-américaine fondée sur le diktat géopolitique, c’est-à-dire sur le droit de la force. Si cette volonté européenne de s’appuyer sur le droit international s’affirme pour le prochain processus politique, c’est très important. On pourra aller bien au-delà d’Oslo où le droit international avait été bien malmené. On voit que l’avis de la Cour internationale est aussi un test qui met à l’épreuve la volonté des Etats européens de respecter et de faire respecter par des actions politiques : et pas seulement par des mots : des règles universelles. Pour l’Europe c’est simple. Va-t-elle avoir le courage de prendre les mesures nécessaires, en particulier celle déjà votée par le Parlement européen en 2002, à savoir la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, pour contraindre celui-ci à accepter enfin d’appliquer la légalité internationale ? Tel est le sens de la campagne internationale contre le Mur en Europe.
Recueillis par Ch.B.
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