Arnaud Viviant : L’ingénu du communisme

Notre chroniqueur Arnaud Viviant publie un livre au titre gonflé : Le Génie du communisme . Roman, en sous-titre. Pour lui, le communisme est une façon de vivre, d’écrire, d’aimer, de partager. Avec ou sans carte. Echanges directs avec Clémentine Autain

T’es plutôt connu comme un journaliste de la presse rock, évoluant dans la branchitude parisienne… Comment en es-tu arrivé au génie du communisme ?

Arnaud Viviant : C’est simple. Par les livres. Autrefois, on arrivait au communisme par le communisme qui se transmettait souvent de génération en génération, mais aujourd’hui le communisme est si faible qu’on est bien obligé d’y arriver autrement. J’y arrive donc par les livres, essais ou romans, je ne fais pas de différences : les livres de Sartre, de Debord, Deleuze, Duras, Pérec (pour moi, les Choses est un très grand roman communiste), Jean-Patrick Manchette, Nick Tosches, etc. Et aussi, puisque tu en parles à juste titre, par le rock. Un livre très important dans ma formation humaniste, c’est-à-dire communiste, est Lipstick Traces : la thèse d’un universitaire et critique de rock américain, Greil Marcus, établissant un lien idéologique étroit entre les situationnistes et les punks, entre Guy Debord et les Sex Pistols pour aller vite. De ce point de vue, je peux tranquillement affirmer que le Génie du communisme est plus proche du punk-rock que de Flaubert. Cela n’a rien à voir avec de la « branchitude », qu’elle soit parisienne, marseillaise ou toulousaine ! Simplement, je suis de mon temps. Dans les années 60 et 70, les écrivains « communistes » étaient souvent influencés par la révolution formelle opérée par des jazzmen tels que Ornette Coleman. De mon côté, j’ai été nettement influencé par le communisme réel et revendiqué comme tel de groupes comme les Clash ou d’artistes rock comme Robert Wyatt. Maurice Dantec est devenu, comme on le sait, un sale petit facho prosélyte de la suprématie de la race blanche chrétienne et américano-libérale, mais cette formation rock’n’roll est quelque chose, malgré tout, que je partage littérairement avec lui, comme avec d’autres écrivains de ma génération, Houellebecq ou encore Virginie Despentes, dont je recommande au passage la lecture du dernier roman. Pour moi, c’est vraiment du Jules Vallès d’aujourd’hui.

J’ai lu ton livre d’une traite. Il m’a beaucoup plu mais il me reste une interrogation sur le lien entre le titre et le contenu. Le Génie du communisme, c’est franchement ambitieux : on pourrait s’attendre à un essai de 500 pages, historiquement très référencé. Et c’est un roman facile à lire, qui parle de l’existence, de l’amour, de l’art… Comment expliques-tu le lien ?

Arnaud Viviant : Si jamais mon livre présente un quelconque intérêt d’un point de vue littéraire et politique, il est justement, à mes yeux, dans ce lien bizarre, implicite, jamais catégorique en tout cas. Je suis flatté que tu décrives mon livre comme « un roman facile à lire » car j’ai toujours désiré écrire pour le plus grand nombre. Je ne suis pas un penseur. Cela ne veut pas dire que je ne pense pas, mais j’aurais bien été incapable d’écrire ce pondéreux bouquin de 500 pages dont tu parles. Cela n’a donc jamais été mon but. Mon but, c’était d’écrire un roman communiste (facile à lire) dans le fond et la forme. Autrement dit, de raconter ce qu’il peut y avoir aujourd’hui de proprement communiste dans l’existence, l’amour ou encore l’art.

J’imagine que tu assumes le clin d’œil à Chateaubriand et son Génie du christianisme. Tu l’as lu ?

Arnaud Viviant : Je ne l’avais pas fait avant de trouver le titre de mon bouquin, mais tu imagines bien que j’étais obligé de le faire après, histoire de ne pas passer pour un crétin ou pour un inculte. Le plus intéressant, avec Génie du christianisme, ce n’est pas le livre qui est devenu quand même assez illisible avec le temps. Un vrai livre de propagande, voire de publicité en faveur du christianisme. Le titre entier est quand même « Génie du Christianisme ou les beautés de la religion chrétienne ». Il faut oser ! Moi, j’avoue humblement que je n’ai pas osé : « Le Génie du communisme ou les beautés du marxisme-léninisme » ! J’ai peut-être eu tort, note bien ! Bref, le plus intéressant dans Génie du christianisme (et non pas, comme moi, « le » Génie : petite-grande différence !), c’est moins le livre que l’histoire du livre. Que demandait en effet Chateaubriand à l’époque ? Qu’on réinjecte un peu de christianisme dans une Révolution française alors en pleine Terreur, et bouffeuse de curés. Le livre a été un immense best-seller à son époque, au point que Chateaubriand a longtemps été connu pour l’auteur du Génie du christianisme. En même temps, je dois avouer que, dans leurs constructions : une juxtaposition, dans les deux cas, d’impressions, de récits, de considérations sentimentales :, Génie du christianisme et le Génie du communisme se ressemblent un peu par leurs côtés bordéliques… Et puis je voulais faire un livre de propagande. Aujourd’hui, on n’a plus le droit d’en faire. On peut faire de la publicité mais pas de propagande. C’est absurde ! La pub, c’est la propagande du marché. Moi, je me suis dit que j’allais faire un livre pro-communiste. Mon livre est plus une équation qu’une démonstration.

Ce qui m’a le plus accroché, c’est la construction du livre. Le côté « collages », l’intrusion de textes d’autres auteurs, les changements de style… C’est très contemporain, on dirait un peu une performance, non ?

Arnaud Viviant : Le communisme étant souvent synonyme dans ce pays d’archaïsme et de grisaille, de sous-pulls en nylon et de vieux sénateurs (pléonasme) nordistes, il était très important pour moi de faire un roman moderne. Il se trouve qu’au moment même où je ramais sur mon livre, j’ai fait la connaissance d’une femme qui m’a initié à ce qu’il y a de meilleur aujourd’hui dans l’art contemporain. Cela m’a vivement intéressé. Et beaucoup aidé dans la construction (et la non-construction) de ce livre. Mon livre se termine au demeurant par un texte que d’aucuns trouvent un peu ardu sur l’art contemporain, et qui n’est pas de moi, mais de cette femme, justement. Un texte très important pour moi, car il déploie dans le champ de l’art contemporain des problématiques qui sont aussi celles de mon livre, et que je trouve parfaitement communistes en soi. Ce texte, tu as raison, je ne le vole pas, je ne le cite pas, je l’inclus comme tu dis dans mon livre. Comme j’inclue des textes de Breton, de Kerouac, d’Althusser, du philosophe marxiste Michel Clouscart, mais aussi des mails d’amis, de la pub… Je voulais un livre communiste non seulement dans le fond, mais aussi dans la forme. Là, je me suis beaucoup demandé comment faire. A quoi cela pouvait bien ressembler aujourd’hui, un roman communiste dans la forme ? Au bout d’un long moment, des mois, j’ai finalement trouvé : ce serait un roman écrit en commun, avec d’autres. Un livre dont je ne serais pas l’unique auteur, mais qui représenterait la pensée de plusieurs personnes, autrement dit un courant de pensée.

Pas très original en revanche le passage sur les féministes… Non seulement tu épouses sans réserves les propos de Badinter mais tu tombes franchement dans la caricature sur les féministes. Tu as un problème avec les femmes qui veulent s’émanciper de la domination masculine ?

Arnaud Viviant : Une anecdote, pour commencer. J’étais en vacances cet été dans une maison louée au bord de la mer dans laquelle j’ai eu la surprise de tomber sur une véritable bibliothèque communiste. Les communistes ont souvent de belles bibliothèques, ils ont un rapport très particulier : et fort : aux livres. C’est le côté « religieux » du communisme, ce rapport très fort à l’écrit. Bref, là, au milieu des écrits de Lénine, de Lukacs (qui lit encore Lukacs de nos jours, alors que c’est le philosophe marxiste le plus important après Marx), André Stil (un vrai coco celui-là, actuel membre de l’Académie Goncourt, un prix dont on sous-estime d’ordinaire la représentation communiste, mais en pourcentage, il y a actuellement bien plus de communistes au prix Goncourt qu’à l’Assemblée nationale) je tombe sur une compilation de textes communistes comme on en faisait à l’époque, intitulée « La femme et le communisme ». Il s’agit d’un ouvrage pédagogique présentant des textes de la doxa communiste à propos de la femme. Et là je tombe sur un passage d’Engels, extrait de l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. Un livre que je n’ai pas lu, je l’avoue bien volontiers. Mais que, du coup, j’ai très envie de lire, je l’avoue tout aussi volontiers ! Permets-moi de te citer un long extrait de ce texte, parce qu’il explicite, non pas en tant qu’homme mais en tant que communiste, mon rapport au féminisme. Voici ce qu’écrit Engels : « La monogamie se manifeste comme l’assujetissement d’un sexe par l’autre, comme la proclamation d’un conflit entre les sexes, inconnu jusque-là dans toute la préhistoire. Le premier antagonisme de classe qui parut dans l’histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans la monogamie, et la première oppression de classe avec celle du sexe féminin par le sexe masculin. La monogamie fut un grand progrès historique, mais en même temps, elle ouvre, à côté de l’esclavage ou de la propriété, l’époque qui dure encore de nos jours, où chaque pas en avant est en même temps un pas en arrière relatif, le bien-être et le progrès des uns se réalisant par le refoulement et le malheur des autres. » Franchement, je ne vois pas bien quoi ajouter sur ce sujet, après ça.

Mais tu ne réponds pas à ma question ! Tu crois vraiment qu’on va te « couper les couilles » ?

Arnaud Viviant : Oui. Ma réponse est historique. Les garçons d’aujourd’hui ont peur que les femmes les leur coupent. Vivre sans couilles ou sans bite, ce n’est pas ça l’effroi. C’est le climat de tension et la guerre des sexes. Le rapport de forces suprême dans la société est celui entre les hommes et les femmes. Mais le féminisme est un bouclier à la lutte des classes. Il faut donc abolir les rapports de classes avant de s’attaquer à la domination masculine. La question est : comment on s’aime dans le système capitaliste ? L’amour, c’est l’inverse du rapport de forces. L’amour, c’est un seul frigo. Or, le capitalisme a tout intérêt à ce qu’on se sépare et qu’on ait deux frigos. Quand t’es communiste, t’es du côté de l’amour. Quand t’es capitaliste, t’es du côté du frigo.

Ton roman est un engagement politique ?

Arnaud Viviant : Oui. Je suis sartrien. Je crois en l’engagement. Pas seulement en l’artiste engagé ou en l’écrivain engagé, mais aussi au boucher engagé, au cordonnier engagé, au postier engagé. L’engagement est un humanisme. De cela, je suis sûr. L’une des ruses du capitalisme est d’ailleurs de nous faire croire le contraire, en ne valorisant que la valeur « travail ». Alors que moi, je pense qu’il y a une manière « engagée » de faire le pain ou de distribuer le courrier, comme il y a une manière engagée d’écrire un roman. En tant que romancier, par exemple, le pain, ça m’intéresse. Le pain était depuis toujours l’aliment de base de la société française. Relisons Hugo à ce sujet. Mais aujourd’hui, on voit le pain devenir de plus en plus un produit de luxe, et les boulangers vendre des baguettes « bourgeoises », riches en farine et chères, des baguettes « tradition » qui rompent l’égalitarisme autour du pain, qui sont bonnes mais qui ne se conservent pas, et surtout qui coûtent de plus en plus cher. C’est à ce genre de détails que l’on voit se creuser aujourd’hui une nouvelle société de classe. La baguette industrielle, pleine d’eau et de plus en plus pauvre en calories pour les pauvres, la baguette « traditionnelle » pour les riches.

Tu vas prendre ta carte ?

Arnaud Viviant** : Cela n’est pas exclu, même si je préfère m’en tenir pour l’instant à la tradition du « compagnon de route » qui me paraît être la meilleure pour les intellectuels et les artistes communistes. La meilleure, sans doute, mais certainement pas la plus facile. A mon sens, être compagnon de route, c’est justement se poser à tout moment cette question : dois-je prendre ma carte du Parti ? Car il y a des moments où il faut dire oui et des moments où il faut dire non, des moments où l’on est plus efficace à l’extérieur du Parti qu’à l’intérieur, et inversement. Je pense qu’être intellectuel ou artiste communiste, c’est justement peser sans cesse ce pour et ce contre, le mettre en forme, l’exprimer, le raconter, le dire en toute liberté. Ce qui est sûr, c’est que si, à un moment historique, social ou même personnel, j’éprouve le besoin de prendre ma carte du Parti, alors je le ferai. Sans aucune réticence, et sans aucun scrupule. **Propos recueillis par Clémentine Autain

Arnaud Viviant, Le génie du communisme , Gallimard, collection L’infini, 2004, 16,50 euros

Paru dans Regards n°9 septembre 2004

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