Le plébiscite d’Abdelaziz Bouteflika lors de la présidentielle d’avril dernier confirme paradoxalement la défiance à l’égard du pouvoir et la peur d’un avenir difficile pour le pays. La question des femmes demeure la grande absente des débats électoraux. Retour sur une élection sans surprise et radiographie du code de la famille qui aura 20 ans en juin.
Avec la réélection d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République, l’Algérie renoue avec des scores dignes de Boumediene ou Bendjedid dans les années 70. A l’ère du parti unique, la présidentielle consistait en une intronisation d’un candidat désigné. Après 1989 et l’entrée dans le multipartisme, l’enjeu se résumait à savoir qui l’armée toute puissante allait porter au pouvoir. La présidentielle d’avril 2004 a présenté quelques ruptures avec ce passé. D’abord les militaires avaient annoncé qu’ils laisseraient le scrutin se dérouler. Autre évolution, on annonçait avant le scrutin qu’il n’y aurait pas de bourrage d’urnes. Les Algériens semblent y avoir cru un temps, comme à l’existence d’un concurrent sérieux au président sortant en la personne d’Ali Benflis.
A l’arrivée, majorité absolue au premier tour avec 84,99 % pour « Boutef’». Comment un président déstabilisé au sein de sa propre formation politique : le FLN : peut-il être aussi largement plébiscité ? D’autres questions se bousculent… Bouteflika peine avec la Kabylie, toujours en lutte avec le pouvoir central pour une vraie reconnaissance. La région a d’ailleurs largement boycotté les élections. Le pays est ravagé par le chômage (25 % à 30 % de la population) et doit faire face à une grave pénurie de logements. La pauvreté s’est encore aggravée et un million de personnes a dû migrer vers les villes pour échapper au terrorisme. La liste des maux du pays est trop longue. Comment, dans ce contexte, Bouteflika a-t-il puis bénéficier d’un tel score ? Les catastrophes naturelles de Bab el Oued et Boumerdes qui firent en 2001 et 2003 plusieurs milliers de victimes l’ont montré : le sentiment populaire d’abandon et de mépris est très fort. L’inaction des dirigeants cristallisait alors la colère et l’impuissance des Algériens.
Entreprise de normalisation
Et pourtant, 84,99 %. Quelques semaines après les élections, et ce malgré la présence de 120 observateurs internationaux, la question de la fraude n’est toujours pas réglée, malgré le rejet par le Conseil constitutionnel des 192 plaintes déposées pour irrégularités. Mais fraudes et clientélisme ne suffisent pas à expliquer ce retour « triomphant ». Tout au long de sa campagne, Bouteflika s’est présenté comme l’homme de la continuité, valeur qu’il opposait à « l’aventure » des autres candidats. Au-delà des victoires qu’il s’octroie, comme celle du « retour à la paix », grâce à une politique de réconciliation nationale qui blanchit les terroristes repentis, il se voulait le seul candidat de la constance. Bouteflika avait aussi entrepris de faire entrer le pays dans l’économie de marché et de redorer le blason du pays à l’échelle internationale. Autant d’entreprises de « normalisation » décisives devant les urnes. Une tentation de stabilité, statu quo préférable aux dix années de chaos dont le pays se relève tout doucement.
« (Bouteflika) maintient les grands équilibres du système, avec sa confusion, ses problèmes qui s’accumulent sans trouver de solutions, ses fractures qui s’élargissent. C’est une solution qui sauve le système mais n’offre pas de perspective pour le pays », avance le journaliste et écrivain Abed Charef dans le quotidien d’Oran. L’analyste y voit aussi une pérennisation du pouvoir de l’armée : « ils n’ont pas affronté l’AIS, les GIA, la rue et l’opinion internationale pour se laisser détrôner par un homme qu’ils ont littéralement créé ». Plus optimistes, d’autres voient l’attentisme et la défiance vis-à-vis des urnes (58 % de participation, soit 16 points de moins qu’en 1995) comme une étape vers la démocratie. Mokrane Aït Larbi, avocat, ancien sénateur et proche du mouvement berbère, s’exprimait en marge des élections : « L’Algérie républicaine, démocratique, pluraliste et moderne se construira pacifiquement grâce aux Algériennes et aux Algériens qui subissent quotidiennement le totalitarisme du pouvoir, les menaces de l’intégrisme. » Quoi qu’il en soit, il faut s’attendre à davantage de pression sur la liberté d’expression. Abdelaziz Bouteflika entend d’ailleurs initier une révision institutionnelle visant à renforcer le pouvoir présidentiel. Aiguisant l’inquiétude de l’autocratie. Selon l’ancien premier ministre Mouloud Hamrouche [[Cité par le quotidien Liberté, 14 avril 2004.]], « Bouteflika et le système n’en feront qu’à leur tête du fait du taux de 84 % des voix. C’est la manière de voir des pays démocratiquement fermés et politiquement sous-développés. »
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