La gestion fait une percée en force dans la culture, en attendant une réforme du ministère en avril. Résultat, des coupes budgétaires qui laissent à terre les petites structures. Lesquelles forment pourtant le maillage de la diversité culturelle en France.
“Nous sommes tous des ours » , claironne un manifestant affublé d’un masque en papier. Le message semble être passé. Depuis deux mois, d’énormes marionnettes velues et trapues traînent leur carcasse en différents endroits : sur la place du Palais-Royal, au milieu des colonnes de Buren, comme au Lavoir moderne, petit théâtre du XVIIIe arrondissement parisien… Curieux. « L’ours est une espèce en danger. Mais ce n’est pas un mouton : cet animal n’aime pas qu’on lui marche sur les pattes » , explique Nicolas Roméas, directeur de la revue culturelle Cassandre qui s’est saisie du symbole. Moins énigmatiques, les pancartes brandies lors des rassemblements : « Projet de civilisation sans culture ? » , « Albanel, OGM de la culture » , « Culture bigarrée, pas culture Bigard » … Le monde culturel a sorti les griffes dès que les chiffres sont tombés. Un gel de 6 % des crédits. Sous la pression des mobilisations, l’étau a été en partie desserré pour l’année 2008. Une rallonge de 34,8 millions d’euros a été obtenue. Mais alors que François Fillon martèle que « le monde de la culture » doit « participer » à la « réduction de la dette » publique, Christine Albanel maintient le cap. Son but : arrêter le « saupoudrage ». Résultat, sur l’enveloppe obtenue à l’arraché, 600 000 euros iraient aux petits festivals de cinéma et 20 millions d’euros seraient affectés aux institutions professionnelles et artistiques permanentes comme les centres dramatiques nationaux, les centres chorégraphiques nationaux, les orchestres, les scènes nationales et les opéras en région. C’est ainsi que l’Orchestre national de Lyon, qui s’était vu retirer 94 000 euros, a pu récupérer sa subvention. De quoi désamorcer les ardeurs des directeurs de grosses structures qui, une fois n’est pas coutume, avaient fait front commun.
LA PEINE, D’ABORD
Mais qu’en est-il de toutes ces compagnies, des cinémas indépendants, des salles de concert et autres petits lieux qui tissent leur toile vaille que vaille ? « L’argent, il n’est pas venu jusque chez nous ! » , s’emporte la comptable du Lavoir moderne parisien. Une salariée : « Nous sommes engagés à la Goutte d’Or, dans un quartier populaire. Comment va-t-on faire pour maintenir notre tarif à 5 euros et notre abonnement à un euro pour les gens du quartier ! » Pour Valérie Barand, la directrice du Tarmac, un théâtre situé derrière la Grande Halle de la Villette, « le ministère conduit une stratégie militaire qui consiste à diviser la profession. Pour déminer le terrain, il a décidé de préserver les centres nationaux, préférant s’attaquer aux plus fragiles : les compagnies, d’abord, mais aussi les lieux missionnés et conventionnés » . Nombreuses à déposer le bilan, les premières accusent des coupes drastiques. La compagnie de Jean-Marie Villégier, l’Illustre Théâtre, a appris par courrier que sa subvention pour 2008 était amputée de 34 %. « C’est la rupture unilatérale d’un contrat. En d’autres temps, elle n’aurait pu sanctionner qu’une faute grave. Aujourd’hui, la peine est prononcée d’abord » , tempête l’ancien directeur du Théâtre national de Strasbourg dans La Lettre du spectacle. « Le théâtre institutionnel était menacé. Ses directeurs ont fait front (…). On choisit donc une autre cible : les metteurs en scène indépendants. Je suis l’un d’eux » , explique-t-il. Les salles de spectacles conventionnées font elles aussi les frais de cette politique. L’Etat a, par exemple, réduit de 4 % cette année l’aide qu’il accordait au Tarmac (sans compter une coupe de 5 % pour 2007 qui relèverait d’une « erreur comptable »)… Une goutte d’eau ? « C’est énorme ! » , proteste Valérie Barand. « D’autant que nos fournisseurs sont de plus en plus chers. Leurs tarifs ont augmenté de 2,5 % à 5 %. » Didier Alaime, secrétaire national de la CGT Culture, confirme : « Cette somme permet souvent de boucler un budget. Et c’est une caution de l’Etat qui sert de pompe à appel pour d’autres subventions. »
PRIVES DE SUBVENTION
On pourrait égrener la liste des coupes envisagées par les DRAC en région. On verrait alors à quel point la création et la diffusion sont touchées. Des metteurs en scène reconnus : d’Ariane Mnouchkine à Olivier Py : ont fait entendre leurs craintes. Mais les autres domaines ne sont pas épargnés. Thibault Le Forestier, de la FRAAP (Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens), souligne que « les associations émergentes d’arts plastiques voient leurs subventions disparaître quand d’autres, plus ancrées, les voient baisser. Or les plasticiens sont précaires : ils n’ont ni assurance chômage ni formation continue ». Quant aux musées nationaux, il leur est vivement demandé de développer leurs ressources propres via la recherche de mécènes, la billetterie et la vente de produits dérivés. Pour le cinéma, le réalisateur Eric Guirado évalue à plus de 1000 le nombre de « salles fragilisées par la baisse des subventions ». Des lieux de projection et de débats comme le Polygone étoilé, Tilt et Polly Maggoo à Marseille, Transat Vidéo et Générique à Caen, Cent Soleils et Barnabé à Orléans, ont été privés de toute subvention des DRAC.
« Dans les différentes mesures annoncées, sont visées plein de petites associations rurales qui représentent le maillage culturel de la France , affirme Stéphane Goudet, directeur du cinéma Le Méliès, à Montreuil, et chef de file du combat qui oppose les cinémas indépendants à UGC et MK2. Le but du ministère est de constituer de gros pôles dans les grandes villes de province. Il veut créer des lieux vitrines comme ces universités de prestige au rayonnement international. D’une part, ces pôles ne suscitent pas forcément l’adhésion d’un public plus massif. D’autre part, la démocratisation culturelle passe d’abord par la déconcentration. » Mais l’intérêt porté à cette mission a pris un coup dans l’aile. En Aquitaine, par exemple, l’action « favoriser l’accès à la culture » perd 32 %, tandis qu’en Auvergne, la direction régionale de l’action culturelle envisage de diminuer de moitié les aides accordées aux « pratiques amateurs », à la « démocratisation culturelle » et aux « publics ». Or, c’est bien de cela qu’il s’agit. « On a pu se dire que la culture réagissait à la moindre étincelle, mais ce n’est pas seulement une question budgétaire » , explique Stéphane Goudet. « Il ne suffit pas de rassembler sur un bon spectacle, il faut aussi travailler dans la durée, au sein des petites salles, dans les cités, par exemple. Programmer plein de spectacles dans des lieux différents peut toucher plus de gens et des publics différents qu’un gros événement » , affirme Jacques Frot, du Synavi (Syndicat national des arts vivants).
« RISQUE POLITIQUE »
Ce qui fédère le milieu, plus largement, c’est le refus de la politique culturelle de Nicolas Sarkozy, développée dans une lettre adressée à Christine Albanel, à peine trois mois après son élection. « Le seul critère d’évaluation des missions culturelles soutenues par le ministère de la Culture, c’est de savoir si ça marche ou non. Rappelons-nous pourtant que Thomas Corneille faisait des comédies qui avaient un grand succès alors que les tragédies de son frère Pierre faisaient des flops… » , assure un membre de Sud Culture. Cela énerve même des hauts fonctionnaires du ministère. « On reçoit de plus en plus de documents tombés du camion » , confie Jean-François Pujol, secrétaire national de la fédération spectacle de la CGT. Comme cette grille réalisée par un cabinet d’audit qui circule dans tous les services techniques : Direction des musées de France, Direction des archives de France, Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles… Chaque mission y est passée au peigne de la rationalisation afin d’évaluer la possibilité pour l’Etat de réduire ses aides de 10 % à 20 % entre 2009 et 2011. On y trouve des formules telles que « Gains/ économie attendus », « Avenir du dispositif en cas de désengagement de l’Etat » et, plus troublant, « Risque politique » et « Risque social ». Mais il ne faut pas vendre la peau de l’ours…
Marion Rousset
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