En marge du Salon du livre où Israël est invité d’honneur, le débat sur le boycott de l’initiative divise. Gustave Massiah, figure de l’altermondialisme, revient sur une technique de lutte qui nécessite des conditions bien précises, parmi lesquelles l’adhésion des forces en lutte. Ce qui semble être le cas pour le Salon du livre. Entretien
Pourquoi le boycott est si peu ancré dans la culture politique française ?
Gustave Massiah. Initialement, les grandes campagnes de boycott font intervenir les consommateurs. La culture du boycott est donc par définition très fortement liée à l’organisation même des consommateurs. Ils sont mieux organisés dans les pays anglo-saxons que dans les pays latins. De même, le rapport au marché y est plus central que dans la culture latine. Pour autant, nous avons pris conscience peu à peu qu’individuellement, un consommateur n’est qu’un petit soldat du libéralisme. Collectivement, en revanche, il prend conscience qu’il est également producteur, et peut ainsi peser politiquement.
Quel exemple de boycott opérant et légitime peut-on retenir dans l’Histoire ?
G.M. L’exemple le plus marquant reste la campagne de boycott des oranges Outspan en direction de l’Afrique du Sud de l’apartheid. Il s’agissait de boycotter l’une des exportations symboliques du pays. Ce n’est pas seulement le poids commercial de l’action qui a compté mais le coût en termes d’image pour le régime sud-africain. Dans la foulée, le boycott a contribué à construire le mouvement anti-apartheid. D’un boycott économique, nous sommes passés à un boycott politique.
Par la suite, plusieurs tentatives sur le même modèle ont beaucoup moins bien fonctionné. On a découvert qu’il y avait une condition fondamentale pour la réussite d’une campagne de boycott : l’adhésion des forces locales en lutte. C’est ce qui lui donne sa légitimité. En ce qui concerne l’Afrique du Sud, l’ANC notamment demandait le boycott. Sans cet accord, toute action de boycott est vouée à l’échec.
Est-ce là la seule condition de réussite d’une campagne de boycott ?
G.M. Avec le développement du mouvement altermondialiste, on observe la convergence de plusieurs mouvements : paysans, droits humains, féministes, écolos, etc. La convergence de ces mouvements dans un espace commun conduit à d’autres formes de lutte et à un nouvel essor pour le boycott comme arme politique. Un exemple : la mobilisation contre la plate-forme Shell en mer du Nord devient une lutte emblématique. Le pétrolier polluerait la zone. Dès lors, de puissantes associations écolo britanniques et des consommateurs allemands se mobilisent et finissent par gagner. Cela marque l’entrée dans une nouvelle forme de lutte, contre des multinationales, dont le boycott est un levier important. A partir de là, ces mouvements vont se développer largement.
Notamment dans le textile, avec le collectif « de l’éthique sur l’étiquette », qui obtient des résultats sur les conditions de travail des salariés. Il en est des multinationales comme des pays : le boycott pour demander le respect des droits n’a de sens que s’il existe un accord avec les salariés. C’est une condition de base pour le bon maniement de cet outil.
L’image d’un pays peut-elle constituer, au même titre que pour une entreprise, un levier d’action ?
G.M. Il est vrai que pour les entreprises, l’image est une telle préoccupation qu’elle peut devenir un vrai point faible. Attaquer l’image est un dérivé du boycott plutôt efficace. Les pays sont également très sensibles à leur image. Dans l’affaire du désamiantage du Clemenceau, c’est l’image de la France qui était en jeu. Et là encore, la démarche de Greenpeace a très bien fonctionné, en actionnant le levier de l’image d’un pays. On peut d’ailleurs noter que cette campagne s’est faite conjointement avec les syndicats, d’habitude plutôt méfiants sur cette technique. C’est un exemple d’évolution du boycott.
Que peut-on dire d’un boycott du salon du livre qui a comme invité d’honneur Israël ?
G.M. Sur la question palestinienne, le boycott est très difficile à mettre en œuvre, parce que la bataille sur la légitimité dans l’opinion publique n’est pas facile. L’Etat d’Israel a une très grande capacité à se positionner en victime et l’opinion publique hésite à le désigner comme agresseur. Il y a déjà eu des tentatives de boycott. Nous avons demandé à l’Union européenne qu’elle suspende ses accords commerciaux avec Israël, la convention signée avec l’Europe sur la question des droits humains n’étant pas respectée. Il n’empêche, le boycott du Salon du livre a du sens. Il oblige à voir et à mettre en lumière l’évolution de l’Etat d’Israël et l’aveuglement de ceux qui le soutiennent. Il a d’autant plus de sens qu’il est demandé par des intellectuels israéliens. Cela lui donne plus de force. Mais il s’agit du boycott d’un Etat et de son image, pas de celui d’un peuple.
Ne risque-t-on pas dans cette démarche de boycott de priver les visiteurs du Salon du livre de la voix de « l’autre Israël », attentive et militante sur la situation palestinienne ?
G.M. C’est le risque, en effet, et se positionner sur cette question est une affaire d’appréciation. Il doit s’agir davantage d’un boycott de l’instrumentalisation du Salon par l’Etat d’Israël. Et de la stratégie de communication qui a mené à en faire l’hôte de marque de cette rencontre. C’est pour ça que nous n’avons pas demandé un boycott pur et simple. Mais l’appel au boycott peut jouer un rôle d’alarme et lancer des questions. Il tire sa légitimité de la position d’un certain nombre d’écrivains israéliens qui ont choisi de ne pas venir (voir encadré). Notre posture est celle de la solidarité avec ces écrivains et intellectuels qui boycottent. Même si nous espérons que ce salon sera aussi un lieu de débat.
recueilli par Rémi douat
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