Encore une fois Nicolas Sarkozy double à gauche. La loi sucrant la pub de l’audiovisuel public, la décision que le PS n’a jamais osé prendre, sera là avant l’été. Visiblement improvisée, la réforme pourrait pourtant tourner au vinaigre pour le service public.
Qui n’a jamais pesté devant les tunnels publicitaires, à plus forte raison sur une chaîne du service public ? « Je ne paye pas ma redevance télé pour bouffer autant de pub », avons-nous tous dit en zappant rageusement. Et puis voilà, le 8 janvier dernier, devant des journalistes médusés, un président de la République a dit réfléchir « à la suppression totale de la publicité sur les chaînes publiques ». Dix jours plus tard, lors des vœux aux « forces vives de la Nation », il réitère, incluant cette fois Radio-France dans son plan. Pour ceux qui y voient la disparition annoncée du service public de l’audiovisuel, il précise alors que « les recettes (publicitaires, ndlr) seront compensées intégralement par un financement très largement mutualisé sur la totalité des nouveaux moyens de communication ». Une taxe donc sur la téléphonie mobile et l’accès à Internet, secteurs économiquement des plus dynamiques. Quoi qu’il en soit, pas d’évolution du « périmètre » de France Télévisions, promet-il, c’est-à-dire pas de privatisation ou disparition corps et bien de l’une des chaînes du groupe. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient, disait Charles Pasqua, mentor de Sarkozy lors de l’ascension politique de Neuilly. Il ne faudra pas deux jours pour que soit parasitée la communication élyséenne. Le secrétaire général de l’UMP, Patrick Devedjian, jugeait sur France 2 qu’il y avait « peut-être un peu beaucoup » de chaînes dans l’audiovisuel public. La solution ? « Regroupements » et « quelques privatisations ». La cacophonie révèle une improvisation manifeste. Telerama.fr révélait au lendemain de la conférence de presse que l’initiative a été décidée le matin même sans la ministre de tutelle de l’audiovisuel, Christine Albanel, ni même le premier ministre. Quant au SNJ, il dénonce cette improvisation, arguant que différents scénarios circulent dans l’entourage du président, montrant un manque total de préparation. Chacun cherche le milliard d’euros nécessaire à France Télévisions pour combler les recettes publicitaires et produire les heures de programmes venant remplacer la pub. Avec cette inconnue de taille, toutes les hypothèses quant à la transformation de l’audiovisuel public sont possibles. Tout reste ouvert, car la décision présidentielle ouvre des champs infinis, du délabrement complet du service public pour les uns, à une possibilité d’émancipation loin des contingences publicitaires pour les autres.
Incertitude
Les exemples américain et britannique, très différents, sont déjà en ligne de mire. Aux Etats-Unis, la seule chaîne généraliste de service public fonctionne sans publicité et diffuse un programme de qualité. Idyllique ? Son audience ne dépasse pas 3 % et ne représente en rien un contrepouvoir possible aux chaînes les plus populaires. Pour beaucoup, c’est le scénario le plus catastrophique, du type « laissons le service public faire joujou au bac à sable ». Le modèle anglais est bien différent. La BBC, télé publique britannique, fonctionne sans pub, dispose d’un vrai pactole public pour boucler son budget et alterne entre production de qualité et une trash TV à faire rougir Patrick le Lay. Chez les observateurs des médias, c’est surtout l’incertitude qui prévaut. Chez les politiques, comme chez les acteurs de la télévison publique, on sait que c’est une longue bataille qui s’ouvre pour préserver un service public digne de ce nom.
« Je n’ai pas été surprise par l’annonce de Nicolas Sarkozy, explique Nathalie Sonnac, chercheur au Carism et au Crest/ LEI (1), car elle s’inscrit dans l’évolution du modèle français dans le contexte de bouleversement du paysage audiovisuel français, marqué notamment par la multiplication des réseaux de diffusion et l’apparition de la TNT. Si l’on ajoute la lame de fond d’Internet, on voit une fragmentation d’audience, et la disparition progressive de grands programmes fédérateurs ». Alors, quelles conséquences ? « Au niveau du marché publicitaire, nous allons assister à une augmentation des prix. Tout le report ne pourra se faire sur TF1 et M6. Internet devrait en bénéficier. On peut aussi imaginer un renforcement des missions du service public, poursuit-elle, avec une hausse de l’offre de programmes nouveaux, culturels et éducatifs… Mais pour assurer la diffusion de programmes de qualité, il faut une recherche impérative de nouveaux financements. Peut-être assisterons-nous tout de même à une réduction des dépenses ? Voire à une privatisation de l’une des chaînes du groupe ? » Voilà la crainte des syndicats. « A terme, certaines chaînes pourraient être privatisées », s’inquiète déjà Maryse Richard, déléguée syndicale SNJ France 2. Et de pointer les incohérences de l’initiative présidentielle : « Pour une telle réforme, la commission européenne de Bruxelles doit donner son aval. Or, ce type de financement par taxation des chaînes privées a de fortes chances d’être retoqué. Il ne restera plus que la redevance pour combler le manque à gagner. Mais Sarkozy a déclaré qu’il n’allait pas l’augmenter. » « Tous les analystes spécialisés dans la publicité ont déclaré que ce projet n’est pas économiquement viable, poursuit la syndicaliste du SNJ. Non seulement il risque de déstabiliser le marché publicitaire audiovisuel mais aussi celui de la presse écrite. » Au total, concernant les solutions avancées par Nicolas Sarkozy, le SNJ dénonce « un leurre ». « En interne, personne ne croit à cette mesure de taxation de la téléphonie mobile, explique un journaliste de France 2. Quand cela sera rendu public, Sarko avancera alors la solution miracle comme incontournable, la privatisation. »
Combat politique
Jean-François Téaldi, secrétaire général du SNJ-CGT France 3 le dit sans détour : « Sarkozy a la volonté de détruire l’audiovisuel public. Il faut s’assurer de la pérennité du financement pour nous permettre d’accomplir notre mission de service public. On ne sait pas comment le gouvernement va trouver un mode de financement autre qu’en ponctionnant la publicité privée d’un côté et les opérateurs de téléphonie de l’autre. TF1 et M6 vont détenir le monopole de la diffusion publicitaire audiovisuelle. D’après nos calculs, il faudra une taxe de 20 à 25 % sur le chiffre d’affaires de la pub du secteur privé. » Improbable. Pour le syndicaliste de France 3, « la solution pourrait passer par une hausse de la redevance pour la porter au même niveau qu’en Allemagne ou en Angleterre, aux alentours de 200 euros ». Mais Nicolas Sarkozy, qui pique du nez dans les sondages sur la question du pouvoir d’achat, l’a déjà écartée. La bataille sera bien politique et posera la question de ce que chacun est prêt à faire pour conserver un service public de premier plan.
Gauche gênée
A gauche, l’exercice n’est pas très facile. Si, globalement, la gauche s’est mise d’accord pour analyser la mesure comme un démantèlement en règle du service public à la française, l’art du contre-pied de Sarkozy l’aura encore frappée de plein fouet. Car c’est bien dans le patrimoine de la gauche qu’il est allé chercher cette révolution. On peut trouver la mesure dans différents programmes, mais pas seulement. L’idée est profondément inscrite dans les gènes de la gauche : culture et mercantilisme publicitaire n’ont rien à voir ensemble, de la LCR au PS en passant par le PCF. Les écolos, qui ajoutent à cela certaines inclinations à la décroissance, sont encore plus rétifs à la pub. Résultat : les Verts se sont abstenus de commenter le projet présidentiel, ne se fendant ni d’un communiqué ni d’une prise de position publique sur la question, provoquant l’incompréhension de certains de leurs militants. Au PS, l’exercice est d’autant plus difficile que le conseiller média de Nicolas Sarkozy est l’ancien proche de François Mitterand, Georges-Marc Benamou. Ainsi les socialistes Anne Hidalgo, secrétaire nationale à la culture et aux médias, et Stéphane Pellet, délégué national chargé des médias se sont dits plutôt favorables au principe de la disparition de la pub sur les chaînes publiques tout en y voyant « une annonce ressemblant fort à d’autres faites concernant l’ouverture, destinée à troubler l’électorat de gauche à quelques semaines d’élections redoutés par le pouvoir en place », les municipales. Ne restait plus au PS qu’à se dissocier sur le fond. « Appliquées telles qu’annoncées, les mesures en faveur du service public n’auraient qu’une conséquence immédiate, la diminution drastique des crédits du service public, l’augmentation déraisonnable de la redevance et la chute de l’audience des médias publics. Autre effet tout aussi immédiat pour les médias privés : sans qu’ils soient cités, certains auront reconnu là les amis du président : l’afflux d’une manne publicitaire inespérée qui ne demandera qu’à se répartir entre eux. » Même chose au PCF, la proposition a été défendue par Marie-George Buffet durant la campagne présidentielle. On le reconnaît bien volontiers place du Colonel-Fabien : « Cette proposition peut permettre de sortir le service public de l’audiovisuel de logiques mercantiles qui étouffent les programmes et réduisent la place de la création. Il faut en effet un service public qui fasse entendre et voir sa différence, concevoir une télévision populaire et exigeante incompatible avec la course à l’audimat et la flatterie démagogique. Mais nous ne sommes pas dupes. Cette proposition peut aussi dissimuler une machine de guerre visant à réserver la manne publicitaire à quelques grands groupes industriels qui dominent les médias français, à renforcer ainsi leur emprise et assécher les ressources de la télévision publique. Nous réaffirmons notre vigilance à l’égard de toute tentation visant à exercer une tutelle politique sur l’audiovisuel public par le biais de son financement. » En d’autres termes, un retour de l’ORTF qui prendrait des allures de Télé Elysée.
Même chose du côté de la LCR où l’on dénonce le « clin d’œil appuyé aux amis Bouygues, Lagardère et Bolloré qui peuvent préparer la privatisation des chaînes publiques ». Car pour le parti trotskyste, supprimer les recettes publicitaires de France Télévisions « sans les remplacer, reviendrait à tuer à brève échéance les chaînes publiques ». La LCR préconise donc de remplacer le manque à gagner par une « redevance modulée en fonction des revenus, donc progressive, un réinvestissement financier de l’Etat et une taxe sur les recettes publicitaires perçues par les chaînes privées et versée au public ». Enfin, le MoDem de François Bayrou dénonce « une tentative de prise de contrôle de l’ensemble des médias par des groupes financiers qui sont les amis intimes de Nicolas Sarkozy », dans « une espèce d’opération Berlusconi à la française ». Le débat ne fait que commencer, malgré un calendrier très précipité : selon Christine Albanel, le dépôt du projet de loi devrait intervenir « après les municipales » et être voté avant l’été. Rémi Douat
1. Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaire sur l’étude des médias ; Centre de recherche en économie et statistique/ Laboratoire d’économie industrielle.
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