Immigration. L’exil et le royaume défendu

25 000 expulsions de sans-papiers en 2007. Pour aller jusqu’au bout d’une politique du chiffre. Quel est le coût humain de cette logique absurde du gouvernement ? Constats sur place à Calais et dans des centres de rétention en révolte.

L’air d’un ramoneur, Omar frotte sa figure et ses mains noircies. Son sweat-shirt blanc est maculé de taches de cambouis. Il est 10 heures du matin et ce jeune Afghan de 16 ans a tenté sa chance la nuit précédente. Accroché sous un camion, il a été repéré par la police à l’approche du port et s’est enfui. Déçu mais habitué, Omar rejoint son squat, au cœur de la zone industrielle des Dunes à Calais.

Un peu plus loin, dans la « jungle », terme qu’utilisent les migrants pour parler des bois alentour, ses camarades d’infortune se réveillent à peine. La nuit fut aussi courte, passée à guetter le camion qui sera leur ticket pour l’Angleterre. Hassan, 19 ans, sort de sa tente faite de bâches en plastique noir, de vieilles couvertures et de palettes de bois qu’il partage avec dix autres Afghans. Autour de lui, des épineux où s’accrochent des sacs en plastique fouettés par le vent et un tas d’ordures de deux mètres où s’accumulent boîtes de conserve rouillées, vieux vêtements déchirés et restes de nourriture.

Le jeune homme aux yeux bleus est arrivé il y a cinq jours, après être passé par le centre de rétention administratif de Coquelles. Faute d’être reconductible à la frontière, il a été relâché avec une invitation à quitter le territoire dans les cinq jours. Pliée dans son portefeuille, elle est l’unique papier qu’il possède avec un petit carnet rempli de numéros de téléphone. Son voyage de Jalalabad à Calais aura duré sept ans. Un périple qui lui a coûté 18000 dollars, une fortune. Parti à 12 ans, « à cause des talibans », il raconte avoir traversé à pied les froides montagnes iraniennes. « Puis je suis passé par le Kurdistan iranien pour atteindre la Turquie en payant des passeurs. J’ai travaillé pendant plusieurs années dans des ateliers pour fabriquer des habits, à Ankara, Izmir puis Istanbul. » Son anglais étant hésitant, il mime une partie de ses péripéties et fait le geste avec ses doigts de couper avec des ciseaux puis de coudre. En Grèce, il passera deux ans et demi dans des exploitations agricoles à récolter des oranges pour une poignée d’euros par jour. De quoi financer la fin de son trajet jusqu’à Calais… et peut-être l’Angleterre, où il rêve d’apprendre à parler et à écrire en anglais. Ce froid matin de décembre, Hassan et ses nouveaux amis racontent qu’au lever du jour, douze policiers ont débarqué et emmené vingt réfugiés d’une cabane à côté qu’ils ont détruite : « Nous, on dormait. On n’a pas bougé pour ne pas être pris. » Ces descentes de police au petit matin ne sont pas rares et parfois les affaires des migrants sont aspergées d’un liquide répulsif.

TERRITOIRES DES RABATTEURS

Ils sont une quarantaine d’Afghans à habiter dans ce massif d’ajoncs. Les migrants se regroupent par nationalités. La jungle est ainsi découpée en territoires surveillés, où les règles sont dictées par les rabatteurs, les petites mains des vrais passeurs qui tirent les ficelles de plus loin. Visage caché par une écharpe et bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, bien habillé, un rabatteur surgit et vient contrôler les propos d’Hassan et du groupe. Il est souvent difficile de ne pas avoir recours aux services d’un rabatteur pour grimper dans un camion. Il ouvre les portes, indique si la voie est libre. La tentative coûte entre 500 et 1 000 euros et souvent les sommes sont acheminées par les familles restées au pays par une Western Union qui fonctionne à plein régime. Vers la sortie de la jungle, d’un tuyau s’écoule une eau glacée. Sur une pierre, un savon et un tube de dentifrice que les réfugiés se partagent. De vieilles brosses à dents gisent dans la boue. « Tous les matins, je me lave les mains et le visage même si l’eau est gelée. Puis je prie à côté » , explique Mummad en montrant la qibla, la direction de La Mecque. Cet Afghan de Kaboul raconte qu’il a perdu un œil dans l’explosion d’une bombe qui a tué son oncle et son grand-père. Sa famille a collecté l’argent pour le faire opérer au Pakistan. Mummad, avec son nouvel œil en plastique, a ensuite pris le chemin de l’Angleterre. Cet adolescent de 17 ans en paraît bien plus tant il a le visage marqué. Comme Hassan et Mummad, les migrants n’ont pas arrêté d’affluer du Pakistan, d’Iran, d’Afghanistan, d’Irak, et désormais d’Afrique, depuis la fermeture de Sangatte. En 2002, des associations se sont regroupées en collectif, baptisé C’SUR (Collectif de soutien d’urgence aux réfugiés), et distribuent un repas à midi et le soir et des vêtements tous les quinze jours. Cinq ans après, la solidarité locale est toujours là malgré parfois l’usure des bénévoles.

BENEVOLES SANS ESPOIR

Ce dimanche, jour de tempête, c’est l’association la Belle Etoile qui s’occupe du déjeuner. La distribution se déroule dans une cabine de chantier, plantée sur un terrain vague, à deux pas de la gendarmerie et de l’hôtel de ville. Au menu : soupe de poulet, une pomme, un morceau de pain et du thé. La nourriture provient de la banque alimentaire, de dons spontanés, d’Emmaüs mais aussi des invendus des boulangeries de la ville et des fins de marchés. Sous une pluie battante soulevée par des rafales de vent, les réfugiés font la queue. D’un côté la file des migrants de l’Est, de l’autre celle des Africains. En essayant de gérer l’attente, Pierre Falk, un bénévole, soupire : « Nous sommes déjà cinq ans après Sangatte et rien n’a changé. On fait quoi, on continue ? Et dans cinq ans, on sera toujours là ? » Les migrants sont souvent abusés par les passeurs qui leur font miroiter un Eldorado de l’autre côté de la Manche. Une fois arrivés à Calais, ils tentent pendant des mois de traverser. « La pression de leur clan est énorme : si tu ne vas pas en Angleterre, si tu n’envoies pas d’argent, tu déshonores ta famille », explique Pierre Falk. Le lendemain, après le repas, quand le bus du Secours catholique arrive, il est pris d’assaut. En semaine, il emmène chaque après-midi une quarantaine de migrants dans ses locaux pour se laver. Avec quatre douches pour 350 ou 400 personnes depuis le début de l’hiver, autant dire que les places sont chères et les bénévoles souvent débordés.

BRULURES DU PASSE

A l’intérieur de la cabine de chantier, les femmes et les blessés peuvent déjeuner à l’abri. Adam, un Darfouri, mange sa soupe silencieusement. Ses mains qui dépassent de son blouson, déformées par de graves brûlures, suffisent à raconter son histoire. Il est le seul de sa famille à avoir réchappé à l’incendie de son village par des Janjawids : « Pour moi, c’est trop dur de passer. J’ai décidé de faire une demande d’asile. » Depuis, il vit dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Mais la démarche d’Adam reste une exception.

Depuis deux ans, au gré des conflits et des tensions politiques, des migrants arrivant d’Afrique ont commencé à affluer dans le Calaisis. Inexistants à la fermeture de Sangatte, ils représentent actuellement la moitié des réfugiés. Originaires en grande majorité d’Erythrée, les Africains dorment sous les combles d’une ancienne usine de carrelage désaffectée. Le rez-de-chaussée est jonché de détritus, une forte odeur d’excréments prend à la gorge. En montant à l’étage, entre deux lattes de plancher moisies, on découvre une centaine d’hommes alignés, enroulés dans des couvertures. L’avant-veille, des Calaisiens ont agressé plusieurs d’entre eux. Fait assez exceptionnel. Un Erythréen a perdu un œil, un autre a été arrosé d’essence sans être brûlé. Mustafa, 24 ans, s’avance. Soigné à l’hôpital, il enlève son pansement et découvre sa plaie à la pommette, due à un coup de pied de chaise en fer.

Dans un bon anglais, Epheriam, 23 ans, raconte son parcours depuis Addis-Abeba, en Ethiopie. Cet étudiant en marketing est passé comme la plupart par la Libye : « J’ai traversé le désert en pick-up. Nous étions quarante. Puis nous avons été conduits sur la côte et remis à des passeurs libyens. Nous étions alors plus de soixante sur un bateau de six mètres. » « Pas de gilet de sauvetage, pas de GPS. Seulement Dieu avec nous. » Comme tous ici, il est chrétien. « Puis les garde-côtes italiens nous ont repérés et emmenés sur l’île de Lampedusa. » Transféré dans un autre camp, au nord de l’Italie, Epheriam s’est vu remettre un document l’autorisant à rester en Italie. Sauf que, comme tous les autres, il n’a que l’Angleterre en tête et a pris le train pour Calais. A côté de lui, Michael lâche à voix basse : « Nous ne sommes pas des agresseurs. Nous voulons seulement la paix. J’aime mon pays. Mais je ne peux pas y vivre. Je suis parti. »

Les Erythréennes dorment à part, chez Moustache. « Pour les protéger », ce RMIste les héberge, en dépit de la loi, dans son deux-pièces, entre la cuisine et le salon. Elles aussi ont emprunté la « filière libyenne » . Adyam est la plus jeune. Cheveux tressés sur la tête, cette adolescente de 16 ans est arrivée il y a une semaine. Issue d’une famille de paysans, elle veut aller en Angleterre pour travailler. Comme les hommes, les jeunes filles et les femmes tentent leur chance la nuit tombée.

HARCELEMENT POLICIER

Après le repas du soir, distribué près du terminal des ferries, les migrants se dispersent vite. Recommence alors inlassablement la partie de cache-cache avec les CRS. De jour comme de nuit, les contrôles sont incessants. Les cars de police tournent autour du port jusqu’à ce que « la voiture-balai » , comme l’appelle Moustache, soit remplie et puisse partir pour le centre de rétention. Gardés entre 24 et 48 heures, les migrants sont ensuite pour la plupart relâchés. Originaires de pays où la reconduite est impossible ou en guerre, ils ne sont pas expulsables. Parfois, certains racontent qu’ils sont emmenés plus loin, à la frontière belge voire à l’autre bout de la France. Mais ils reviennent toujours à leur port d’attache, Calais. « Le plus dur pour les migrants n’est pas de dormir dehors, mais de subir le harcèlement policier et les mesures vexatoires, faites pour les décourager de rester » , s’emporte l’abbé Jean-Pierre Boutoille, de C’SUR.

Pour échapper à la présence policière massive à Calais, des migrants tentent leur chance ailleurs. Depuis la fermeture de Sangatte, les squats se sont ainsi dispersés le long de la Côte d’Opale ou près des aires d’autoroute, voire à Cherbourg. A Loon-Plage, à côté de Dunkerque, des Kurdes irakiens et des Afghans vivent au bord de la voie de chemin de fer dans des cabanes faites de bouts de bois et de roseaux séchés. Derrière, se profilent les grues du port industriel où embarquent les camions. Un groupe de jeunes Afghans, assis autour d’un feu, finit de racler la gamelle de haricots rouges à la tomate.

A côté d’eux, un enfant de 8 ans s’amuse avec un chat. Tufan est arrivé il y a dix jours avec son père, Amazia, qui raconte : « Ma femme est morte dans un attentat à Kaboul. Les hommes d’Al-Qaida sont venus quatre fois chez moi pour m’enrôler. Ils m’ont pris ma maison. J’ai pensé que l’Europe était bonne pour mon fils et moi. » Amazia enlève son bonnet et exhibe ses cicatrices à la tête. Jeune adulte, il s’est battu contre les Russes. Il a été conducteur de camions dans l’armée de Massoud. De la colère dans la voix, Amazia lance : « Mais pourquoi, pour protéger mon fils, il faut que je vive ici, dans cette jungle ? On pourrait croire que je suis fou d’emmener mon fils dans un tel voyage, mais c’est la seule façon qu’il ne meure pas dans un attentat en se rendant à l’école ! » Comme chaque soir, posté sur le dernier rond-point avant le port, Amazia guettera encore cette nuit le bon camion dans lequel grimper. Guillemette Echalier

Regards n°48, Février 2008

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