Walser, un écrivain qui danse dans les marges

Multiplication des parutions et des traductions de l’écrivain suisse Robert Walser. Occasion de parler et de défendre la lecture de cet auteur discrètement subversif.

Robert Walser a tout pour exciter la légende, sa biographie en a les quatre piliers nécessaires : pauvreté, folie, insuccès, génie. Quoiqu’il faudrait relativiser l’insuccès, on se plaît, comme pour le justifier, à rappeler dans toute présentation, qu’il était admiré « des plus grands », Kafka, Walter Benjamin, Hermann Hesse, Robert Musil. Et puis rapport nonchalamment subversif à tout ordre social, une mort un soir de Noël 1956 dans la neige, l’existence de manuscrits posthumes restés longtemps énigmatiques, une forme de mélancolie, etc. Autant de motifs qui viennent nourrir un petit mythe et séduire l’époque. Et comme pour tout auteur de ce calibre, il y a les aficionados et ceux qui en entendent parler pour la première fois. Puissé-je m’adresser aux derniers et qu’ils rejoignent la nébuleuse heureuse des premiers.

SERVICE, MARGINALITÉ ET AVANT-GARDE

Robert Walser naît le 15 avril 1878 à Bienne, en Suisse. Sa mère est la fille d’un forgeron de l’Emmental. C’est d’elle dont on dira qu’il tenait une lourde hérédité « nerveuse », le motif des « nerfs » étant le paradigme de lecture à la fois médical, social et idéologique de toute l’époque du tournant du siècle. Son père descend d’une famille de nobles appenzellois, parmi lesquels on compte plusieurs pasteurs, dont le grand-père de l’auteur.

Son père, Adolph, apprend le métier de relieur et ouvre à Bienne un magasin de papeterie et de jouets. L’échec commercial de sa boutique l’oblige à placer le jeune Robert, âgé de 14 ans, en apprentissage. On décide qu’il sera commis de banque car il possède une belle graphie. S’engage alors la longue liste des métiers que Walser pratiquera, liés à l’écriture et au service : commis, domestique, employé, copiste, secrétaire. Le motif du service, décliné et déployé de la politesse à la servitude, est très prégnant dans l’œuvre, par exemple dans l’autobiographique Homme à tout faire . Motif qui apparaît souvent sous la forme paradoxale de la contestation et de l’ironie : manifester son respect d’une façon si accomplie et appuyée que le geste en renverse l’enjeu et produit un effet de subversion paradoxale. Quelque part une sorte d’élégant Chveïk (1) suisse, donc.

Se dégagent quatre périodes successives dans la vie de Walser : de 1895 à 1904, où il change fréquemment de ville, entre Bâle et Zurich, dans une errance de logis et d’emploi. Il ne reste en poste que le temps de réunir l’argent nécessaire pour pouvoir écrire quelques semaines et commence d’être publié dans des revues littéraires d’avant-garde, dans le contexte très fécond et turbulent des renouvellements formels du tournant du siècle dans toute l’Europe artistique. De 1905 à 1913, il part vivre à Berlin. Il y rejoint son frère Karl, qui fait en Allemagne une brillante carrière d’illustrateur-décorateur et continue d’y publier. De 1913 à 1929, il trouve refuge dans sa ville natale, Bienne, puis à Berne, partageant son temps entre promenades et écriture. Il vit dans une grande pauvreté, louant une petite chambre d’hôtel, dans un grand isolement. Enfin, les vingt-sept dernières années de sa vie, de 1929 à 1956, à l’asile psychiatrique de Waldau, puis dans celui d’Herisau. Lui qui avait envié Hölderlin d’avoir pu passer les trente dernières années de sa vie « à rêver dans un modeste coin » , il reproduit cette fin de vie, n’écrivant plus, se promenant, ne communiquant avec les autres qu’exceptionnellement.

FEUILLETONS ET MICROGRAMMES

Ces quatre périodes sont traversées par le fil de l’écriture : il publie ses premiers textes au tournant du siècle : en 1898, des poèmes dans les pages littéraires du Bund de Berne, en 1904, son premier livre, Les Rédactions de Fritz Kocher . Puis sont publiés Les Enfants Tanner (1907), L’Homme à tout faire (1908), Jacob von Gunten (1909). Maigre succès commercial mais reconnaissance par quelques pairs, on l’a dit. Il se vouera progressivement à des chroniques courtes, des récits de petite dimension qui, paraissant dans des revues et journaux, lui assurent de petits revenus. Ses critiques paraissent néanmoins dans de grands journaux, parfois à l’étranger. C’est la période magnifique de la presse écrite, plus de cent quotidiens à Berlin au tournant du siècle par exemple. Et l’époque où les écrivains tentent de gagner leur vie dans les « feuilletons », où se développe toute cette population d’écrivains-journalistes, de gens de lettres qui produisent et sont produits par cette presse où se distinguent progressivement les rubriques politique, culture, économie. Puis l’écriture de Walser change, elle intéresse moins ses commanditaires habituels. L’écrivain est de plus en plus souffrant psychiquement.

Microgrammes : c’est le mot de la critique littéraire pour nommer l’invention de Walser, son « territoire du crayon » , procédé de travail extrêmement précis qui consiste à écrire sur des rebuts de papier (chutes d’emballage, enveloppes) le premier jet de ses textes (récits, articles, poèmes) avant d’en réécrire certains, destinés à être envoyés à la presse, avec une autre graphie, sur un autre support. Il serait dommage de psychologiser cet aspect et de ne voir dans ces morceaux de textes écrits de façon minuscule et illisible, sauf de lui, le signe de son goût pour la parcimonie et la discrétion, voire le symptôme des troubles psychiques qui auront raison de son travail à la fin de sa vie. Il en va indéniablement d’abord d’une technique d’écriture. Qui laisse aujourd’hui ses objets magnifiques et mystérieux, quelque 500 feuillets, dont on ne soupçonnait pas au départ qu’il s’agissait d’écrits et qui ont demandé quelques années de décryptage et retranscription.

Encore une biographie qui vient savonner la planche trop coutumière de l’association de la folie et de l’œuvre. « La folie est absolue rupture de l’œuvre (…) ; elle en dessine le bord extérieur, la ligne d’effondrement, le profil contre le vide. (…) Par la folie qui l’interrompt, une œuvre ouvre un vide, un temps de silence, une question sans réponse, elle provoque un déchirement sans réconciliation où le monde est bien contraint de s’interroger » (2). On tente autant que faire se peut de planter le drapeau d’une signification identifiable sur cette œuvre.

On vante beaucoup aujourd’hui la candeur et l’innocence de ses textes. Les Rédactions de Fritz Kocher, par exemple. « La prose de Walser se caractérise par des descriptions précises, fines et aériennes de situations banales » peut-on lire dans Wikipédia. On insiste sur sa légèreté, le caractère primesautier et enfantin de son œuvre. Sauf qu’avec ces lunettes-là, les textes n’ont plus d’intérêt. Et qu’à simplement les lire, il s’en dégage bien au contraire une puissance de contestation, une cruauté et une intensité qui, d’une part, ne contredisent pas le brio et le jeu, mais interdisent qu’on fasse de Walser un grand enfant. Y a-t-il malentendu derrière tout succès de ce genre : car la notoriété du nom de Walser aujourd’hui est en flèche ? On avancera ici que cette insistance actuelle sur le motif de l’enfance pourrait être la forme de l’appropriation bourgeoise de Walser, une façon d’émousser ce qu’il y a de radicalement étrange et en rupture dans les textes. Lisons par exemple le texte extraordinaire « Minotauros » (3), on est très loin des rêveries doucereuses du dimanche sur les flocons auxquelles on tend à confiner l’auteur. S’y étagent de façon extrêmement structurée et complexe, pensées sur l’écriture, jeu avec les figures de l’idéologie nationaliste, développement de haute volée à partir du topos contemporain du labyrinthe, et qui, en termes de travail d’écriture, se situerait entre Hölderlin et Joyce.

D.S.

[[(1) Chveïk est un personnage de feuilletons de la Première Guerre mondiale en Tchécoslovaquie, créé par Jaroslav Hasek, devenu populaire dans toute l’Europe de l’Est, figure du soldat idiot, dont le zèle fait pourtant éclater les contradictions et les injustices du système. Repris par Brecht.
]][[(2) Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique , Gallimard, 1972, p.662-663.
]][[(3) Intégralement dans Peter Utz, Robert Walser, danser dans les marges.
]]Paru dans Regards n°45, Novembre 2007

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