Alain Rey, figure emblématique de la rédaction des dictionnaires Le Robert, linguiste, lexicologue, philosophe du langage, publie L’Amour du français , une charge argumentée contre les puristes de la langue française, en même temps que paraît le Lexik des cités qu’il a préfacé avec le rappeur Disiz La Peste.
L’Amour du français est votre premier ouvrage personnel. Est-ce l’âpreté des débats actuels autour de la progression de l’anglais, notamment à l’université, qui vous a conduit à prendre la plume ?
Alain Rey. Je voulais réagir contre les « déclinologues » qui brandissent le spectre de la disparition du français ou de son travestissement. L’histoire permet de relativiser le discours des Cassandre, en montrant que le français, comme toutes les langues de ce genre, a connu une série d’échecs et de succès, et qu’il est le résultat d’un énorme métissage. La perspective historique met par ailleurs en lumière un aspect qu’on a tendance à oublier : cette langue, dont on dit aujourd’hui qu’elle est moribonde, a pris à chaque fois l’avantage. Elle a fait reculer le breton, le basque, le catalan, le flamand, les dialectes alémaniques. Le corse, variante de l’italien, résiste mieux. Le recul des langues régionales est le prix que la France a dû payer pour que la langue française s’impose partout. Les rois francs l’ont imposée comme seule langue de communication dans le royaume. Ils ont permis qu’un pouvoir politique unique s’installe dans cette zone de l’Europe, en faisant disparaître la féodalité qui était favorable à la division en plusieurs dialectes. Certes, le français recule de nos jours en Asie, mais ce n’est jamais qu’un reflux du colonialisme français au bénéfice du colonialisme militaire et économique des Etats-Unis.
Pour qu’une langue se diffuse, il faut qu’elle serve une volonté politique. Mais vous pointez aussi un facteur esthétique…
A.R. C’est un emploi que les politiques et les économistes ont tendance à sous-estimer. Le français connaît pourtant un usage littéraire dès le XIe siècle. A notre époque, il est fréquent que des écrivains renommés, dont ce n’est pas la langue maternelle, choisissent d’écrire en français. Ce n’est pas seulement le cas chez les anciens colonisés. On trouve aussi parmi ces auteurs des Chinois, des Grecs, etc. De Kundera qui cesse d’écrire en tchèque quelques années après son arrivée en France, jusqu’à Jonathan Littell qui aurait pourtant eu tout avantage à choisir l’anglais. Prétendre que le français va disparaître dans dix ans est une insanité.
Les puristes se crispent sur les difficultés orthographiques. Est-ce vraiment un phénomène nouveau ?
A.R. C’est présenté comme une nouveauté horrible au regard d’un passé merveilleux. Or le témoignage du médecin qui surveillait la croissance du jeune Louis XIII donne une vue très exacte de l’apprentissage de la langue par un enfant à cette époque. Il faisait un grand nombre de fautes identiques à celles commises actuellement. Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, les correspondances de deux femmes du peuple, les épouses de Diderot et de Rousseau, sont aussi pleines de fautes. J’ai même déniché une trace de langage « SMS » en 1840 !
Ouverture et fermeture ont-elles alterné dans le temps ?
A.R. Oui, comme en politique. Pendant la Renaissance, dialectes, patois et autres langues régionales ne sont pas niés. Le français est exalté, mais contre le latin, non contre les langues parlées spontanément. Les censeurs du langage n’interviennent qu’au XVIIe siècle. Une volonté d’unification apparaît avec Louis XIII, mais surtout Richelieu, contre les protestants, les Occitans, les régions, et plus largement contre toute tentative de diviser le pouvoir. S’ensuivent un ensemble de mythes destinés à montrer que le français est plus délicat, plus élégant que les autres langues. Ces mythes sont aussi des armes qui trahissent une réaction d’autodéfense. Car le XVIIe siècle connaît parallèlement des développements technique, scientifique et économique qui créent un dynamisme dans la langue. Colbert, qui prend pourtant le relais de Richelieu à l’Académie, réalise une politique économique qui contribue à faire accepter quantité de mots venus d’ailleurs, à commencer par les grands concepts scientifiques de « gravitation » et de « circulation » du sang issus de l’anglais.
Queneau distinguait deux langues : celle du peuple et celle qui est écrite. Etes-vous d’accord avec lui ?
A.R. Même si Queneau est un de mes auteurs préférés, je rejette cette distinction entre un français écrit, complètement figé, et un « néofrançais » qui se parle tous les jours. Queneau ne tient pas assez compte des registres d’usage très nombreux à l’écrit et à l’oral. Des écrits spontanés ont toujours existé mais les traces sont rarement restées. Aujourd’hui, ça m’énerve beaucoup de voir qu’on republie des lettres de la guerre de 1914-1918, Paroles de poilus, après les avoir toutes réécrites. L’exactitude d’orthographe et la syntaxe surveillée le prouvent. Si on n’accepte pas la possibilité de la faute, on fige la langue, qui devient morte.
Ces différents usages traduisent-ils un rapport de force ?
A.R. Ils sont articulés sur l’opposition entre classe dominante et classe dominée. Le masque de blancheur défendu par les puristes cache l’affirmation d’une hiérarchie sociale. Au XVIIe siècle, Vaugelas laisse entendre que c’est à la cour qu’on parle le mieux. Le grand témoin, c’est Molière. Il fait rire sa clientèle bien née aux dépens des paysans qui s’expriment « mal ». Dans Le Bourgeois gentilhomme, il met en scène un personnage qui s’efforce d’acquérir les aptitudes de parole de l’aristocratie, tandis que dans Les Précieuses ridicules, des provinciaux essaient d’imiter le langage des précieuses. Molière, qui était un roturier, émet une critique très violente à l’encontre des gens de sa classe, au bénéfice des aristocrates. Or la bourgeoisie dont il se moque est en train de prendre le pouvoir. Ses pièces témoignent donc d’une volonté de se défendre contre des forces qui ne sont ni connues ni évaluées, mais qui s’exercent.
Vous avez préfacé le Lexik des cités avec le rappeur Disiz La Peste. Cet ouvrage réalisé par de jeunes habitants d’Evry montre que, malgré les puristes, la langue française continue de s’inventer. Que pensez-vous de leur démarche ?
A.R. C’est un témoignage utile d’une ouverture du français. Les jeunes ont donné eux-mêmes la définition des mots qu’ils emploient, ils ont cherché les étymologies. Chacun est représenté par un graff. C’est la renaissance d’une calligraphie ! Les termes viennent de partout. On retrouve beaucoup d’anglicismes, sous l’influence du modèle américain concernant le hip- hop. Certains mots sont le reflet de la composition sociale des milieux qui les ont vu naître. Il y a aussi des métaphores, comme « grave », mais aussi « moelleux » qui renvoie à « inactif », mais avec une connotation positive. Ce que je regrette, c’est que d’autres niveaux d’usage ne soient pas pris en compte, comme la langue de l’ouvrier agricole dans une région donnée. Les dictionnaires doivent évoluer.
Est-il facile de rendre visible dans un dictionnaire cette langue qui s’invente ?
A.R. Un dictionnaire ne décrit pas une langue, mais un conflit d’usages. Il en choisit un, qu’on appelle la norme, au détriment des autres. Au Robert, nous avons lancé le mouvement en introduisant les deux premiers mots de verlan : « laisse béton » et « ripoux ». Puis d’autres, même si c’est dérisoire par rapport à ce qui s’emploie, comme « keum », « keuf » ou encore « meuf ». Dans l’édition 2008, nous avons joint au mot « rebeu » une citation de l’écrivain marseillais Jean-Claude Izzo : « T’es un pauvre petit rebeu qu’un connard de flic fait chier. » Le vrai problème, c’est qu’on ne peut pas refléter la totalité de la créativité du langage des cités, comme des régions, parce qu’il ne concerne souvent qu’une petite proportion des francophones.
L’Esquive, le film d’Abdellatif Kechiche, mettait en scène un brassage des différents registres de langage…
A.R. De Marivaux à la langue des cités, il montrait que des passerelles et un enrichissement réciproque sont possibles. Si, à la place de Marivaux, le réalisateur avait choisi un écrivain contemporain, ce dernier aurait pu être incité à enrichir son style.
Propos recueillis par Marion Rousset
Paru dans Regards n°45, Novembre 2007
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