Il y a soixante ans, l’ONU adoptait un plan de partage de la Palestine. Mais, en guise d’anniversaire, la «conférence pour la paix au Proche-Orient» prévue en novembre ne laisse envisager aucune nouvelle perspective. Alors qu’un essai de Rashid Khalidi vient d’être traduit en français, regards d’historiens sur l’Etat palestinien et les stratégies pour y parvenir…
La question de l’Etat n’est pas à l’ordre du jour actuellement en Palestine. Moussa Sroor, 36 ans, directeur du département d’histoire de l’université de Bir Zeit en Cisjordanie est formel. Pour lui, «l’urgence aujourd’hui, c’est la fin de la colonisation et le statut des réfugiés. D’autant que jusqu’à ce jour, la question de l’Etat ne fait pas l’objet d’une stratégie clairement définie des organisations politiques. Que ce soit avec le Fatah ou le Hamas, on n’a pas une idée très précise de ce que doit être l’Etat palestinien. » Une idée à laquelle Rashid Khalidi, titulaire de la chaire Edward Said des études arabes à l’université de Columbia, a consacré son dernier ouvrage Palestine, histoire d’un Etat introuvable dont la traduction française paraît ce mois-ci (1). L’auteur, qui s’attache tout particulièrement à la période du mandat britannique (1920-1948), pointe les erreurs stratégiques des Palestiniens et souligne les impréparations et imprécisions qui émaillent toute leur quête d’indépendance. Un travail mené avec minutie mais sans jamais inverser les responsabilités : Britanniques puis Etats-Uniens, successifs alliés indéfectibles de l’entreprise sioniste, sont les puissants gardiens de la «cage de fer» The Iron Cage , titre original de son essai) dans laquelle se débat le peuple palestinien. Un peuple dont la terre est toujours occupée et qui, depuis le début du siècle, n’a bien souvent eu «le choix qu’entre plusieurs maux dans une situation extrêmement pénible» , rappelle judicieusement Khalidi.
Au printemps dernier, presque simultanément, l’Office de coordination de l’ONU pour les affaires humanitaires (OCHA) et Alvaro de Soto, envoyé spécial de l’ONU au Proche-Orient, se sont inquiétés de la situation: «Les perspectives d’un Etat viable s’amenuisent sous leurs [ceux des Palestiniens propres yeux» , a averti M. de Soto. (2) Soixante ans après le plan de partage adopté par l’Assemblée générale de l’ONU le 29 novembre 1947, peut-on encore croire à l’avènement de cet Etat libre, indépendant et viable «Cette perspective est pour l’instant tout à fait incertaine , estime Bernard Botiveau, directeur de recherche à l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam) et auteur d’un ouvrage sur le sujet (3). Depuis le début de la deuxième Intifada, en septembre 2000, la question est tombée à l’eau, les gens n’y croient plus. J’étais récemment dans les territoires et je n’ai pas entendu aborder ce sujet une seule fois» , raconte le chercheur. Rashid Khalidi ne se montre pas plus optimiste. Et pose la question: «Le statut d’Etat est-il l’aboutissement nécessaire pour un peuple qui, depuis le début du XXe siècle, possède une identité nationale clairement définie, mais a été dans l’incapacité de mettre en place des structures viables et durables pour l’exprimer ou de contrôler un territoire national où elle puisse s’exercer»
L’ÉTAT IMPENSÉ
Pour Philippe Bourmaud, jeune chercheur en histoire en train d’achever une thèse sur la Palestine ottomane, «on peut estimer que le mouvement national palestinien naît vers 1909-1910 de la volonté de se défaire de la collusion entre le sionisme et le pouvoir ottoman. Mais ce nationalisme palestinien va se renforcer au moment de la déclaration Balfour» . Trois ans après cette déclaration débute le mandat britannique qui, pour Rashid Khalidi, ne va pas empêcher la société et l’économie arabe palestinienne d’être, dans les années 1930, «aussi bien développées que celles de n’importe lequel de ses voisins pendant la même période, voire plus développées que certains» . Pourquoi alors, s’interroge-t-il, sur ce socle solide, les Palestiniens se révèlent-ils «incapables d’instaurer leur propre cadre autonome permettant de remettre en cause l’autorité coloniale ainsi que ses protégés sionistes» ? Aux effets de la politique de division communautaire menée par les Britanniques qui vont instaurer des institutions islamiques nouvelles tout en refusant «catégoriquement aux Palestiniens toute structure étatique ou tout cadre nationaliste parallèle» , va se rajouter, selon l’auteur, le jeu trouble des élites autochtones: «L’élite palestinienne nous apparaît comme complètement divisée de l’intérieur et nombre de ses membres éminents semblent avoir toute une stratégie de connexions étroites plus ou moins contraignantes avec les tuteurs britanniques du pays, tandis que certains sont aussi liés aux sionistes. »
Dans le discours du mouvement national, la référence à un cadre étatique va apparaître bien plus tard. «La première pensée construite sur un projet d’Etat est venue dans les années 1970 , explique Philippe Bourmaud. Au moment de la création de l’OLP, en 1964, par la Ligue arabe, il n’y a pas vraiment de réflexion là-dessus. A l’époque, on est dans l’universalité arabe. Il y a alors un impensé de l’Etat et l’idée de révolution palestinienne émerge avant l’idée d’Etat qui est plutôt vu comme un moyen de transformer la société palestinienne. » En 1974, l’OLP admet le principe d’une autorité nationale sur «toute partie libérée de la Palestine» . La guerre de 1967 est passée par là et cet énoncé laisse entrevoir l’idée d’un Etat palestinien établi sur 22% de la Palestine mandataire, de facto aux côtés d’Israël. Il ne s’agit alors que d’une «étape intermédiaire» vers la libération totale du territoire mais en 1977, au Caire, le 13e Conseil national palestinien va écarter l’exigence d’un Etat sur l’ensemble de la Palestine historique.
Pour Moussa Sroor, la question de l’Etat ne resurgit de façon significative qu’au début des années 1990: «La rupture, c’est Oslo. Après la signature des accords à Washington en septembre 1993, la société palestinienne s’est divisée entre ceux qui étaient pour les négociations avec Israël et ceux qui étaient contre. Et ce qui s’est passé en juin dernier est le résultat de toute cette période durant laquelle au nom de la lutte contre le terrorisme, toute la résistance palestinienne à l’occupation a été combattue. » «La période d’Oslo se rapporte un peu à celle du mandat, juge pour sa part Philippe Bourmaud: un moment d’affirmation forte des revendications légitimes des Palestiniens tandis que ceux qui sont à la tête du mouvement national bradent tout et font l’erreur stratégique de signer les accords sans avoir obtenu le gel de la colonisation en condition préalable à toute négociation. »
SYSTÈMES D’ALLIANCE
Mais la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas en juin dernier, perçue comme une fracture importante dans la société palestinienne, est-elle un événement susceptible de briser l’unité nationale autour de l’idée d’un Etat indépendant? Moussa Sroor: «Tous les Palestiniens savent qu’en toute logique la constitution d’un Etat n’est pas possible à l’heure actuelle. Comment le fonder sur 5% de la Palestine historique alors qu’Israël contrôle les airs, la mer et la terre et qu’actuellement on se retrouve avec deux «Etats» palestiniens, l’un à Gaza, l’autre en Cisjordanie? Il va déjà nous falloir dix ans pour régler cette fracture en interne. Seule une agression israélienne qui rassemblerait tout le monde pourrait écourter ce délai…» Philippe Bourmaud considère que si «dans leurs chartes respectives, la question de l’Etat est tranchée, ce n’est pas ce sujet en particulier qui déchire le Fatah et le Hamas aujourd’hui. Sur le fond, ils sont divisés par des systèmes d’alliance. Le Fatah regarde du côté des Américains malgré le précédent d’Oslo tandis que le Hamas est pour un système intra-islamique dans une perspective d’inspiration décolonisatrice». La chose est entendue: en novembre 2007, l’émergence d’un Etat palestinien, sous quelque forme que ce soit, n’est pas envisageable à court terme. «Aujourd’hui, résume Bernard Botiveau, on s’achemine vers une formule de deux Etats séparés, c’est tout le sens du mur construit par les Israéliens, qui verra émerger un mini-Etat palestinien non viable avec un territoire complètement morcelé, sans continuité territoriale, ni capitale, ni frontières indépendantes. C’est pourquoi la seule vraie solution reste le retrait des Israéliens sur les frontières de 1967. » Rashid Khalidi, lui, voit dans la lettre adressée en avril 2004 par George Bush à Ariel Sharon, où le président américain soulignait «l’irréversibilité» de «la permanence des principales colonies israéliennes dans les territoires occupés» un dangereux précédent. Et mentionne ce que les «théoriciens israéliens de l’expansion continue en Cisjordanie nomment «circulation continue». Cela consisterait en une succession de cantons palestiniens séparés, enserrés par la présence autour d’eux précisément de ces blocs de colonies (…). Cette continuité routière serait assurée par des liaisons entre cantons palestiniens isolés grâce à des tunnels et à des ponts, ainsi que peut-être par un train à grande vitesse». Une vision glaçante de ce que pourraient devenir les territoires palestiniens mais qui est loin d’être réalisée. Car si les perspectives ne sont guère rassurantes pour les Palestiniens à court terme, le débat continue de vivre en se projetant à plus longue échéance: face à l’impasse que représente la poursuite de la colonisation, des voix s’élèvent à nouveau pour réclamer la création d’un Etat binational défendu, notamment, par l’intellectuel Edward Said, mort en 2003, et Azmi Bishara, figure politique des «arabes israéliens» qui a récemment quitté Israël (4). Un Etat de Palestine, laïque et démocratique pour tous ses citoyens? Débat toujours en cours sur la nature et les possibles de ce «binationalisme»… E.R.
[[(1) Rashid Khalidi : Palestine, histoire d’un Etat introuvable (titre original : The Iron Cage, the story of the palestinian struggle for statehood ), traduit de l’anglais par Elise Argaud, Actes Sud, collection Bleu, novembre 2007. Rashid Khalidi est également l’auteur de L’identité palestinienne , La Fabrique, 2003, et d’un essai sur la politique américaine au Proche-Orient, L’empire aveuglé , Actes Sud, 2004.
]][[(2) Propos rapportés par Le Monde du 6 juin 2007.
]][[(3) Bernard Botiveau, L’Etat Palestinien , Presses de Sciences Po., 1999.
]][[(4) Lire l’article de Leïla Farsakh: «L’heure d’un Etat binational est-elle venue», Le Monde Diplomatique mars 2007.
]]Paru dans Regards n°45, novembre 2007
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