Le désamour entre la gauche et la télé ne date pas d’hier. De l’Humanité à Bourdieu, tous les discours sont bons pour bannir plaisir, divertissement, couleur, rigolade, au nom d’une ascèse intellectuelle et politique. Déphasage avec la société, raideur, que masque cette posture ?
Par Nicolas Kssis
Télévision, le « grand Satan » de la gauche radicale… A cause d’elle, les Français votent mal (avant son existence, la presse populaire était majoritairement réac, ce qui n’empêcha pourtant pas l’éclosion du PCF ni le Front populaire, mais tout le monde semble l’oublier), pensent mal, ne lisent pas assez de livres de socio sur la précarité et ne vont pas voir les bons films et le bon spectacle. Avec pour soubassement cet immense soupçon obsidional, traînant sa part de vieille culpabilité catho qui sommeille en tout gaucho, la télévision nous piège par la pire des armes, la plus terrible des addictions : le plaisir.
Petit retour en arrière, rappelez-vous : « Fermez la télé, lisez l’Humanité. » Fin des années 1970. Le désamour entre la gauche de la gauche et la télévision ne date donc pas d’hier, y compris avec un parti qui pesait alors 20 % de l’électorat. Et déjà la charge contre la télévision permettait de masquer les problèmes internes et le déphasage avec une société qui semblait de plus en plus difficile à décrypter.
Qui est aux manettes ?
Il existe une raison politique pleinement justifiée et évidente à cette animosité. La télé a toujours, originellement et d’abord, véhiculé les discours de la droite (mais peut-être pas autant les valeurs que l’on aimerait le croire), qu’elle soit au pouvoir, période ORTF ou l’actuelle France-Télévisions de service public (il suffit de relire les pages de Parti de François Salvaing pour en mesurer la réalité), ou qu’elle soit aux affaires, avec, bien sûr, l’ogre-croquemitaine TF1. Cette condamnation de facto a trouvé des relais inhabituels ces derniers temps quand Bayrou l’a récupérée et portée sur les plateaux même de l’ennemie.
La façon dont les dernières élections ont été traitées sur les grandes chaînes hertziennes peut évidemment laisser rêveur, sceptique voire indigné. La télévision sert les plus puissants qui par ailleurs sont ceux qui savent le mieux s’en servir. Et c’est bien là que réside la schizophrénie frustrée de cette gauche « critique des médias », qui trépigne d’envie devant une telle arme de conviction massive, sans comprendre vraiment comment en fonctionnent les mannettes.
Vecteur d’aliénation
Car, deuxième angle, et celui-ci est idéologique, la télé constituerait intrinsèquement un vecteur d’aliénation, par la façon dont elle organise la représentation du monde, fait primer l’image et le ressenti, castre le temps de parole et flatte la démagogie de l’œil. Le positionnement de feu Pierre Bourdieu, celui qui n’a jamais tort, s’avère emblématique de cette posture. Et son émission en plan-séquence unique fondé sur un interminable monologue désirait déterminer la forme acceptable minimum de présence devant une caméra, au-delà duquel on devient un collabo ou un traître. La télé n’est pas indigne parce qu’elle se prostitue au plus offrant. Elle serait ontologiquement vulgaire, car elle épuise intellectuellement le peuple en le gavant d’immondices délicieuses (la fameuse phrase sur les cerveaux disponibles ou la chanson de Noir Désir, choisissez la référence). Comment s’étonner ensuite que les élections, sanctifiées par le « ventre mou » des gens (ceux qui ne manifestent pas, ne contestent pas, etc.), crucifient les « gentils ».
Hiérarchie du respectable
Derrière la prose de nombreux critiques des médias vis-à-vis de la télé, impossible de ne pas flairer cette vieille déférence des révolutionnaires devant les modalités classiques de la culture, d’Herbert Marcuse méprisant le jazz à ce brave Marcel Prenant, grand scientifique communiste qui sut dire non à Lyssenko, mais défendit bec et ongle l’Université française traditionnelle contre le saccage de Mai-68. Se cultiver, c’est lire, les débats citoyens, le théâtre populaire de Nanterre, France-Culture et Zalea TV. Point. Après, à vous de saisir la subtile hiérarchie du respectable (en gros Ockrent mais pas Fogiel).
Et voici pointer l’ultime gros mot politique : le divertissement. Aller à la télé, c’est se vendre. On y consent, pour la bonne cause, et l’exercice doit rester pénible (comment oser parler politique face aux people issus de la diversité envoyés par la nouvelle droite de Sarko ?). Si le militant ou l’élu semble y prendre goût, il a forcément vendu son âme au diable. « Une femme honnête n’a pas de plaisir » chantait Ferrat au sujet des culs serrés cathos, bien qu’on imaginât sans peine qu’il ne visait pas qu’eux.
Cette situation est d’autant plus douloureuse que si l’exception française résiste plutôt bien dans la musique ou le cinéma, le petit écran révèle une suprématie américaine sans faille, y compris dans le registre de la qualité voire de la création artistique. Même les séries télé les plus critiques nous viennent d’abord des States, comme l’explique très bien Martin Winckler dans le Monde diplomatique. C’est dire si l’évidence crève les yeux.
L’adage affirme souvent qu’il faut savoir affronter sa peur pour la vaincre. Que cela plaise ou non, la télé ne se résume pas aux débats tronqués ou à la prosternation de la première chaîne, véritable Pravda paillettes, devant Sarkozy. Et à chercher à évangéliser par dépit, on risque de perdre la foi. N.K.
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