Dans son dernier livre, Effusion et tourment, le récit des corps, l’historienne Arlette Farge analyse ce que le corps et les paroles des plus démunis révèlent des systèmes de pensée, des visions du monde, des rapports au religieux et au politique. Emouvant.
Le corps a déjà fait l’objet de nombreux ouvrages, dont la récente Histoire du corps en trois volumes. Quelle est la spécificité de votre approche ? Arlette Farge. Les historiens ont souvent approché le corps. Ils le faisaient déjà dans les années 1980-1990. Ils ont travaillé sur l’histoire de l’alimentation, de la sexualité, des mères de famille, du couple, du mariage, de l’anatomie, des épidémies… Autant de sujets recoupant la question du corps. Mais l’histoire peine à saisir ce dernier dans ses formes d’expressivité. C’est en ce sens que mon approche est spécifique. Je m’intéresse aux plus démunis qui n’ont que leur corps pour exprimer, pour s’affronter au monde, prendre au sérieux le monde, comme disait Bourdieu. Car c’est leur seul rempart contre lui. Ils n’ont ni habitat convenable, ni carrosse, ni hôtel du Marais, ni même les vêtements des aristocrates. Ils vivent la plupart du temps dans l’espace public et affrontent : le corps presque à nu : les aléas, les souffrances, les maladies, mais aussi les événements sociaux et politiques qui les entourent. Je voulais lire ces corps, à partir des archives que j’avais, affrontant le monde, lui répondant, parlant aux élites, aux gouvernants, leur demandant des choses. Ils ont une fonction politique intense.
Les émotions, comme objet de recherche, sont à la fois peu étudiées et peu valorisées. Qu’est-ce qui vous a conduite à vous y intéresser ? A.F. C’est d’abord mon engagement dans l’histoire des femmes. En travaillant sur le masculin et le féminin, je me suis aperçue que les émotions pouvaient fabriquer des événements sociaux, ou même politiques, et qu’elles n’étaient pas que réservées aux femmes. Si elles ont été délaissées comme objet d’histoire, c’est parce que la discipline s’est voulue une vraie science, dite objective. Le statut et le rôle des émotions ont donc été négligés. Lorsque François Furet écrit Le Passé d’une illusion, il ne pense la Révolution qu’en termes politiques et jamais sociaux. Il l’explique sans même parler des gens qui l’ont faite. Cette évolution de la discipline historique était sous-tendue par une volonté de couper avec le marxisme de façon drastique. Furet incarne un moment charnière qui a encore des retombées à l’heure actuelle. C’est lui qui a rompu avec le registre des émotions, du symbolique, et même des passions collectives. Pourtant l’émotion fabrique aussi le social. Après lui, c’était difficile de se revendiquer comme une historienne des émotions. Ce n’était pas le bon courant. Donc mon expérience a été solitaire et longue.
Pour remembrer le corps démembré du peuple, vous avez principalement recours à des procès-verbaux, mais aussi à des tableaux. Que vous enseignent ces deux registres très différents ? A.F. Les procès-verbaux sont extrêmement détaillés, beaucoup plus encore que ne le sont aujourd’hui les mains courantes. Au XVIIIe siècle, on ne synthétise pas l’information. Les archives de police donnent des indications sur les vêtements, les gestes, la forme des cris, les paroles brutes, si bien qu’en les lisant, je voyais en couleurs. Les scènes racontées, je les ai vues comme si c’étaient des scènes de films. Cela m’a beaucoup rapprochée de la peinture. En regardant longuement les œuvres de Greuze, considéré comme un peintre réaliste mineur, il m’a semblé que les grands gestes d’indignation du père ou les gestes de retenue de l’accordée de village avaient une force, une violence, qui correspondait à celle que je lisais dans les archives.
Que disent ces procès-verbaux du rapport au monde des plus démunis ? A.F. Je n’ai pas choisi d’en tirer des descriptions de type positiviste, qui consistent à observer la vie des gens, leur façon de s’alimenter ou d’habiter. Je me suis penchée sur ce que le corps et les paroles des plus démunis révèlent des systèmes de pensée, des visions du monde, des rapports au religieux et au politique. La scène monarchique, par exemple, nourrit tout l’imaginaire de l’époque. Le peuple, contraint par les autorités, a devant ce monde-là sa propre réponse. Puisqu’il possède mal l’écrit, celle-ci est forcément orale et gestuelle. Pourquoi ne s’est-on pas posé la question avant des modes d’expression d’une population aux trois quarts analphabète ? Bien sûr, elle s’exprime par les gestes et par la parole, sa richesse verbale est d’ailleurs très grande. On ne peut pas avoir la même vision du monde si l’on ne sait ni lire ni écrire. L’approche du corps de l’autre est nécessairement différente car elle n’est pas médiatisée par l’écriture. Pour passer un contrat, par exemple, on se tape dans la main.
Cette approche est moins médiatisée, mais telle que vous la décrivez, elle n’est pas pour autant instinctive. Quel lien faites-vous entre le corps et la pensée ? A.F. Je ne prétends pas que tous les pauvres sont intelligents, mais je crois qu’il existe une intelligence des corps. Le grand danger du livre était de dériver vers l’idée d’une animalité chez ceux qui n’ont que leur corps pour exister. Les injures résument la plupart du temps des systèmes de pensée déjà établis. Elles sont parfois très stéréotypées, ce ne sont pas des inventions permanentes, mais elles trahissent une présence politique des corps. On pourrait prolonger cette réflexion en analysant le « Nique ta mère » des banlieues. Les élites ou les gouvernements qui se préoccupent du peuple l’ont très bien compris. Bien sûr, ils affirment que le peuple est instinctif. Mais au fond, ils ont d’autant plus peur qu’ils savent très bien que derrière les mots et les gestes, se cachent de vraies volontés. Ils ne sont pas dupes. A lire tous leurs manuscrits, on voit qu’ils n’ont cessé d’être fascinés par le peuple, ses agissements et ses mouvements.
Finalement, y a-t-il une telle altérité entre les élites et ceux qu’elles considèrent comme d’« étranges étrangers » ?
A.F. La philosophie de l’époque consistait à penser le peuple à l’état sauvage, peut-être parce que les élites avaient peur de leur propre sauvagerie. Les procès sur les superstitions ou les devins poursuivis au XVIIIe siècle montrent en tout cas qu’elles participaient à ces superstitions. Elles-mêmes étaient crédules. L’air du temps imprègne la société tout entière. Le XVIIIe siècle, c’est l’époque de l’amour, des femmes, du progrès. Malgré une domination masculine évidente, il y a une aisance gestuelle, corporelle, entre les sexes. Pour les aristocrates cela se traduit par le libertinage. Quant aux classes populaires, malgré leurs conduites brusques, elles protègent le corps féminin comme elles le peuvent. Concrètement, une certaine proximité existe. Si les couches aristocratiques ont parfois besoin que leurs domestiques leur traduisent les propos du marchand ambulant, la princesse de Lamballe se promène au milieu des plus pauvres sur les Champs-Elysées. Les élites et le peuple sont à la fois mêlés et instinctivement réticents.
1789 est une date présente en filigrane, mais vous ne l’évoquez pas directement. Pourquoi ? A.F. C’est un parti pris auquel je tiens. Quand j’ai suivi mes études d’histoire, il n’y avait pas un cours sur le XVIIIe siècle qui ne conduisait à la Révolution. Une petite émeute en 1720 (cinq personnes dans une cour) était censée annoncer 1789. J’ai été énormément marquée par le philosophe Paul Ricœur lorsqu’il a défini dans une conférence l’historien comme celui qui sait déjà ce qui s’est passé. Depuis, je construis le XVIIIe siècle tel que je le rencontre, presque comme si j’y étais. Je ne pense pas que les gens aient vécu en pensant que la Révolution arriverait. Donc, j’ai exclu 1789. Je crois que l’histoire est imprévisible. C’est ma forme d’espoir. Cela me permet de garder intacte ma faculté de lutte.
Votre écriture sensible s’approche au plus près des personnes que vous décrivez… A.F. J’ai compris que l’écriture de l’histoire ne se séparait pas de l’histoire quand j’ai travaillé avec Michel Foucault. Ma forme de militantisme s’exprime à travers l’engagement de mon écriture dans le XVIIIe siècle. J’essaie à chaque fois que les mots ne soient pas anachroniques. Du coup, je ne travaille pas ouvertement avec la psychanalyse car cette société n’en connaissait pas les arcanes. Et en même temps, je souhaite que les mots fassent des échos avec aujourd’hui. Nous sommes les héritiers de cette époque. Certes, la docilité, la civilité, le contrôle des corps a bien fonctionné, mais il suffit d’un rien pour que les formes gestuelles du XVIIIe soient présentes au bout des doigts. Il y a quelque chose de cette vie-là dans les formes associatives, les fêtes de voisins, les jardins collectifs. Le chemin n’est pas totalement oublié, donc on peut le faire revivre.
Propos recueillis par M.R.
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