Gennevilliers nouvel âge

Pascal Rambert remplace Bernard Sobel comme directeur du Centre dramatique de Gennevilliers. Quel est son projet pour ce lieu hautement symbolique du théâtre public ? Rencontre. Par Diane Scott

On pouvait difficilement faire virage plus serré que de donner la direction du Centre dramatique national de Gennevilliers à Pascal Rambert, après les vingt-quatre ans de direction de Bernard Sobel (depuis le label de CDN, en 1982), et les quarante-trois ans de présence de son collectif de travail à Gennevilliers. Chacun est presque un paradigme générationnel et théâtral : à l’un, né en 1936, l’engagement communiste, l’histoire de la décentralisation théâtrale, le travail du répertoire, la force du dialogue avec la dramaturgie allemande, la défense du théâtre comme mission de service public (1), la gravité de la génération d’après-guerre ; à l’autre, né en 1962, le théâtre post-dramatique, selon l’expression consacrée, ladite pluridisciplinarité en dialogue avec la vidéo et la chorégraphie, le souci d’interroger le théâtre là où il n’a pas fait sa révolution moderne, la mise en scène de ses propres pièces, parfois autofictionnelles, les collaborations au Japon et aux Etats-Unis, la désinvolture et la mélancolie légère d’une génération politiquement orpheline. Alors, à partir de janvier 2007, quel nouveau projet pour ce lieu hautement symbolique du théâtre public ? n D.S.

Vous avez dirigé une compagnie de théâtre, pendant vingt-cinq ans. Vous vous apprêtez à prendre la direction d’un Centre dramatique national. Comment envisagez-vous le passage d’une compagnie à un CDN ?

Pascal Rambert : Très honnêtement, pour moi, c’est pareil. D’abord, je n’ai pas voulu de CDN. Si j’en avais voulu un, je m’en serais occupé il y a des années déjà.

Pourquoi alors avoir postulé ?

P.R. J’ai postulé parce que nous avons joué l’année dernière, chez Bernard Sobel, After/Before et que cela s’est très bien passé. Bernard m’a fait comprendre avec élégance que je devrais tenter ma chance et, finalement, c’est notre dossier qui a été retenu. Mais je n’étais pas dans ce rapport-là : être dans l’institution, diriger un CDN. Ce n’était que dans ces conditions et à Paris. Je viens de province, j’y ai vécu jeune et je ne voulais pas y retourner. J’aime les grandes villes, Paris, New York, où je vais régulièrement travailler. Et comme Bernard avait des difficultés à imaginer qu’il partirait, je pense qu’il a beaucoup aidé pour que ce soit notre proposition qui soit acceptée.

En l’occurrence, c’est à Gennevilliers, et vous énoncez dans votre projet vouloir prendre en compte territoire et population : un atelier hebdomadaire, deux courts métrages tournés à Gennevilliers par des cinéastes, le principe de l’ouverture des répétitions aux habitants de la ville.

P.R. C’est tout ça, plus ce que nous sommes en train de mettre en place, notamment avec Rachid Ouramdane (2). Il ouvre la saison l’année prochaine avec sa nouvelle pièce, dans laquelle il travaille avec des gens qu’il va rencontrer dans les ateliers qu’il va faire. De mon côté, je vais travailler avec des gens sur un projet qui va s’appeler « Toute la vie ». J’y associe un quatuor de l’Ecole nationale de musique de Gennevilliers. Chaque semaine, je m’occuperai de travailler avec qui veut de façon gratuite, à partir de ce que les gens écrivent.

C’est un atelier amateur…

P.R. Ce n’est pas le mot, ce qui m’intéresse, c’est comment le réel entre à l’intérieur de mon travail. Je ne travaille pas toujours avec des gens qui veulent devenir acteurs. Il va y avoir aussi un atelier mené par Daniel Buren, avec les élèves de plasturgie de la ville. C’est un ensemble d’attentions. C’est du soin. Je passe beaucoup de temps au Japon, et ce qui me brise le cœur là-bas, de façon positive !, c’est le soin apporté aux choses. Le soin, mais pas la démagogie ; on ne va pas faire du thé à la menthe, mais inviter les artistes les plus propositionnels actuellement, français et étrangers, et qui ont ce souci de l’autre, à travailler à Gennevilliers. Par exemple, une partie de la population à Gennevilliers est d’origine africaine. Je ne suis jamais allé en Afrique Noire, mais je vais passer par les gens que je vais rencontrer à l’atelier pour aller vers ces pays. Remonter la rivière avec eux, comme les saumons, et non pas aller faire les Francophonies ou je ne sais quoi. C’est ma façon de faire, un peu jalouse peut-être.

Vous n’avez pas envie de mettre en place une démarche plus offensive ?

P.R. L’attention à l’autre, c’est offensif, mais un peu moins déjà vu que ce qui consisterait à prendre des spectacles venus d’Afrique, par exemple. Ce que je souhaite, c’est repartir des gens.

Dans ce qu’on peut lire du projet, on peut regretter qu’à l’intérieur de la description d’un lieu de création contemporaine, revendiquée, cet aspect de territoire soit moins développé que l’annonce le laisse attendre.

P.R. Pour moi, c’est à peu près égal. On se sent, nous les artistes, un peu comme le fil de laine entre deux pelotes, d’un côté toute une population qui se dit, « le théâtre c’est chiant, ce n’est pas pour moi, j’ose pas y aller », de l’autre le travail de création, l’art contemporain. Je souhaite que les gens soient progressivement amenés à venir au théâtre, par les élèves en plasturgie, ou par les gens de l’atelier du samedi. Et que cela s’étende, d’année en année. Tout est à refaire. Je repars comme s’il n’y avait pas de public à Gennevilliers. On dit toujours qu’il faut faire des choses pour les gens, mais je ne sais pas ce qu’il faut faire pour les gens, il faut faire des choses, et puis les gens s’aperçoivent que c’est aussi pour eux ; s’intéresser au public, faire des choses pour le public, moi, je ne sais pas ce que c’est.

Vous insistez dans votre projet sur votre pragmatisme, indiquant en cela que vous entendez « aller chercher ailleurs d’autres sources de financement ». Comment l’envisagez-vous ?

P.R. C’est une structure publique, donc nous n’avons pas le droit d’avoir des financements privés. En revanche, des partenariats sont pensables : Rachid Ouramdane, par exemple, est coproduit par le Festival d’Automne. Il y aura peut-être France 2 qui travaillera avec nous sur les films. Il y a aussi des choses à creuser avec des entreprises de Gennevilliers. Maintenant l’Etat demande beaucoup de faire appel à d’autres types de financement. Dans le monde de l’art contemporain, c’est normal. Mais au théâtre, il n’y a rien qui puisse faire l’objet d’une spéculation sur un marché. En revanche, le Palais de Tokyo avait organisé une exposition avec Nivea, « Ultra Peau », on ne savait plus si c’était Nivea ou le Palais de Tokyo…

Précisément, que souhaitez-vous éviter, et comment ?

P.R. C’est évident. Aux Etats-Unis, il faudrait aller chercher de l’argent. Au BAM, la Brooklin Academy of Music, par exemple, ils sont 45 à la recherche d’argent, c’est incroyable ! Ici, nous sommes subventionnés, mais le but serait de répartir un peu les charges. Quand j’ai fait Paradis au Théâtre de la Colline, par exemple, et que les comédiens étaient nus, on les a habillés avec de la laine et on a collaboré avec Phildar. Pour autant, je ne vais pas faire une soirée Sony sous le prétexte que nous utilisons des caméras sur le prochain spectacle. Parce qu’on est en France et que les esprits ne sont pas encore préparés. Un jour ça se passera peut-être, parce que l’argent public sera tellement déficient : lentement, c’est bien ce désengagement de l’Etat qui a lieu, n’est-ce pas ?

Alors ce n’est qu’une question de stratégie, de séduction des tutelles, pas une position de principe ?

P.R. Ce n’est pas une séduction. Si on peut arriver à le faire, on le fera et on y travaille, mais de manière réglo. Dans les années 1980, Patrice Chéreau était très soutenu par Mercedes, et je ne suis pas hostile à ça, mais aujourd’hui, c’est encore un peu frais. On en parle beaucoup au Palais de Tokyo. L’idée est bien, et il faut que ça passe de façon humaine. Ce qui ne serait pas réglo serait que l’on ne sache plus si c’est le Théâtre de Gennevilliers ou si c’est Citröen, au hasard.

Et vous ne croyez pas qu’avancer cet argument fasse précisément le jeu du retrait de l’Etat ?

P.R. Ce n’est pas le jeu parce que personne n’est dupe de ça. J’en parle de façon positive, c’est de la realpolitik, ça va se passer à long terme. « Ultra peau », c’était énorme et extrêmement désagréable, en revanche quelque chose qui a du sens et qui peut aider à ce que les choses se fassent, c’est bien. C’est une association temporaire entre gentlemen. Et la différence se sent. recueilli par D.S.

1. Il fonde la revue Théâtre/Public en 1974.

2.Rachid Ouramdane est danseur et chorégraphe, artiste associé au Théâtre de Gennevilliers par Pascal Rambert. Vient de mettre en scène Un garçon debout, avec Pascal Rambert.

A lire

  • « écrire ensemble », à télécharger sur le site du théâtre de Gennevilliers

www.theatredegennevilliers.com

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