La langue, une affaire d’Etat

Langue et nation : histoire houleuse d’un couple bien installé dans le vocabulaire et la conscience.

On dit qu’il existe quelque 6 500 langues dans le monde. Pourtant, on est loin de dénombrer autant de nations. Il est vrai que la langue joue un rôle important dans l’affirmation nationale. Quand une langue commune a du mal à s’imposer sur un territoire, l’Etat national peine à se constituer : les 187 langues du Nigeria rendent bien difficiles les efforts d’unification d’un Etat central. En sens inverse, une langue peut fonctionner comme ce qu’un linguiste catalan, Gentil Puig-Moreno, appelle « l’élément vertébrateur de l’identité nationale et culturelle ». De fait, c’est autour de la défense du catalan que s’est opéré à Barcelone le regroupement de ceux qui refusaient le pouvoir de Madrid. Mais il ne faut pas exagérer le pouvoir de la langue. La communauté de langue facilite sans doute la diffusion d’une idéologie à prétention nationale ; elle n’en est pas toujours le moteur efficace. La langue de l’Etat est devenue en France la langue de tous les dominants, au Nord comme au Sud ; le castillan, en revanche, malgré la puissance de l’Etat espagnol, n’a pas réussi à supplanter les autres langues, par exemple le catalan. L’Histoire relativise bien des choses… La langue italienne toscanisée est le point de repère, depuis le Moyen-Age, de tous ceux qui rêvent d’une unité italienne. Mais quand l’Italie devient un royaume, entre 1860 et 1870, il n’y a que 2 % des « Italiens » qui maîtrisent la langue officielle, le toscan.

Dans bien des cas, c’est la conscience de former un groupe qui produit l’uniformisation de la langue et pas l’inverse. Dans la diaspora arménienne installée en France, comme dans l’immigration italienne aux Etats-Unis, seul le regard des autres : le mépris de l’Arménien ou de l’Italien : permet d’unifier le sentiment d’appartenance d’individus qui sont au départ séparés par les dialectes de leurs communautés villageoises d’origine. En France, paradoxalement, « l’occitan » ne s’impose dans une unité relative que lorsque les territoires du comte de Toulouse sont conquis brutalement par les barons du Nord, vassaux du roi de France. On sait que de nombreuses langues dites nationales sont des constructions artificielles, souvent tardives, comme le sont la plupart de celles de l’Europe centrale et balkanique. Il a fallu de très longs débats avant que l’on puisse choisir la langue de référence parmi la multitude des parlers dialectaux. Comment unir les Slaves du Sud, qui rêvent de rassembler leurs forces contre leurs encombrants et puissants voisins, la Turquie et la Russie ? Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle que huit écrivains, croates, serbes et slovène, se mettent d’accord pour officialiser une langue commune, à partir d’un dialecte parlé en Herzégovine, le stokavien. Ainsi naît le « serbo-croate » : que les Croates écrivent en caractères latins et les Serbes en cyrilliques : et qui deviendra la langue majeure de la Yougoslavie. Mais les Slovènes n’en voudront pas…

A bien des égards, la langue commune n’est décisive que dans la mesure où elle est pratiquée par une couche supérieure active et où elle sert de base à une instruction de masse. On ne peut plus dire alors que la force d’entraînement est dans la langue elle-même : elle est dans les motivations subjectives de ceux qui la répandent. « La langue invite à se réunir. Elle n’y force pas », suggère Ernest Renan en 1882. Mais elle a assez de pouvoir pour être une affaire d’Etat…

Le parler sans assent

Jusqu’au règne de Louis XIV, le français de l’Ile-de-France est une langue de l’élite, essentiellement courtisane et aristocratique, parlée par 5 % des sujets du roi de France. Quand le royaume s’est transformé en République et que l’Etat est théoriquement devenu celui de tous les Français, il fallut que sa langue devienne le bien commun de tous. La royauté imposa une norme « pure » (formulée par l’Académie française, 1635) ; encore fallut-il qu’elle soit parlée de façon uniforme. La langue de l’Etat est neutre : elle ignore les origines. Qui veut parler au nom de l’Etat doit le faire sans accent… et surtout sans « assent ». Le parler méridional est proscrit. Mais avec lui tous les parlers populaires : le « titi » parisien est tout autant discriminant que l’accent marseillais de la Belle-de-Mai. Le peuple est souverain, à condition qu’il efface ses marques populaires.

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