Les sans-papiers dans le dur

Les sans-papiers de Marseille demandant des régularisations et occupent symboliquement des bâtiments publics depuis le 31 mars. Ils ne baissent pas les bras mais constatent combien la politique de Sarkozy et sa nouvelle loi sur l’immigration va encore rétrécir le champ des possibles.

Le premier juin, un peu plus de 80 familles de sans-papiers qui en occupaient le troisième étage ont quitté l’ancienne Maison de l’étranger (MDE) de Marseille, entre la gare et la Bourse du travail. Elles s’y trouvaient depuis le 31 mars et ont organisé une séance de nettoyage des lieux avant de s’installer au Mistral, cercle diocésaine. Le 24 mai, la juge du tribunal de grande instance leur avait donné huit jours pour quitter les lieux suite à l’instruction d’une plainte déposée par la DDE, propriétaire du bâtiment. Le départ des occupants de la MDE aura ponctué, et non pas conclu, une lutte qui, au début du printemps, s’était enchaînée avec le mouvement demandant l’abrogation de la loi pour l’égalité des chances.

Aminata Diouf, porte-parole du Collectif des sans-papiers marseillais (CSP 13) dont elle est aussi la figure historique, rappelle que l’action a été menée pour protester contre une situation devenant intenable par tous les bouts : « Depuis septembre, nous avons été reçus plusieurs fois à la Préfecture mais sans jamais rien obtenir. Les dossiers qui y sont déposés, dont 150 qui pourraient très vite être réglés, n’avancent pas… Quand, en plus de cela, la fin de la trêve hivernale est arrivée et que plusieurs familles se sont retrouvées à la rue, sans rien pour se loger, la lutte s’est radicalisée. » Et l’occupation symbolique de la MDE a commencé. Deux jours après que Nicolas Sarkozy eut présenté au conseil des ministres son avant-projet de loi « relatif à l’immigration et à l’intégration ».

Le CSP 13 n’en est pas à son coup d’essai. Créé en 1997 et très vite affilié à la CGT (« les sans-papiers sont les travailleurs les plus précaires », résume Aminata Diouf), le collectif s’est illustré, en 1998 déjà) par l’occupation du Mistral qui dura plusieurs mois et à l’issue de laquelle furent obtenues des premières victoires. Depuis, « plus de 600 régularisations ont été obtenues par l’action du collectif », annonce sa porte-parole.

La lutte en cours s’est vite : et bien : organisée à la MDE. Une manifestation hebdomadaire, chaque mercredi, pour se rendre devant la préfecture ; des AG quotidiennes dans la grande salle en demi-lune au troisième étage du bâtiment, où les femmes, assises côte à côte sous une fresque représentant la baie phocéenne en bleu délavé, tentaient de contenir leur marmaille pour participer aux débats ; d’autres pièces réquisitionnées en guise de chambres, salle de jeu pour les enfants (qui sont environ 200), cuisine.

Cet espace collectif a également été investi par les nombreux soutiens des occupants. Des individus citoyens, des représentants d’organisations, de syndicats, de partis de gauche, d’associations et de réseaux de solidarité. Parmi ces derniers, le Réseau éducation sans frontières (RESF) est l’un des plus actif. Présent au soutien des sans-papiers marseillais, RESF 13 s’était déjà impliqué, en novembre dernier, aux côtés des familles de la rue Fiocca (1). Au niveau national, le réseau a lancé une pétition « Nous les prenons sous notre protection » qui s’élève contre une circulaire du ministère de l’Intérieur du 31 octobre 2005 indiquant aux préfets d’inviter « les jeunes majeurs scolarisés qui ne peuvent de plein droit prétendre à un titre de séjour (…) à regagner leur pays d’origine pendant la période des vacances scolaires » (2).

Un mouvement national

Le CSP 13 et les soutiens veulent inscrire de façon très claire leur lutte dans le mouvement national de contestation de la nouvelle politique d’immigration souhaitée par Sarkozy dont le projet de loi a été adopté le 17 mai par l’Assemblée nationale. Illustrant cette volonté, la manif du

1er mai a été menée tambour battant derrière une banderole unitaire : « Tous unis contre la précarité : sans-papiers, chômeurs, salariés, étudiants, lycéens. » Le collectif Uni(e)s contre l’immigration jetable (UCIJ) en était (3).

Unis et bien organisés, les sans-papiers et leurs soutiens ont sollicité à plusieurs reprises la Préfecture pour des réunions de concertation et pour la mise en place d’une démarche de médiation dans le conflit avec la DDE, sollicitation appuyée par la justice. Mais la représentation de l’Etat n’a proposé que son silence en réponse. Une posture méprisante que le

CSP 13 déplore et met en lien avec le durcissement de la politique d’immigration en France.

Les principaux aspects de cette loi visant à réformer le Ceseda (Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) sont connus (4) : durcissement des conditions du regroupement familial, abrogation de la régularisation de droit des clandestins au bout de dix ans de présence sur le territoire, contrôle accru des mariages mixtes, etc. Le tout prescrit dans le cadre de ce que le gouvernement présente comme un choix : immigration subie ou choisie. Laquelle « choisie » tombe sous le sens pour M. Sarkozy puisque « pratiquée par la quasi-totalité des démocraties dans le monde » (5), ces grandes démocraties occidentales qui, des Canaries à la Californie, tentent de contenir les vagues de migrants déferlant chaque jour à leurs portes. Subie, choisie ou organisée et entretenue, la misère matrice de ces exodes désespérés ? Recevant le ministre français le 18 mai à Bamako, le président malien a fait savoir, en guise de colère, qu’il ne pratiquait pas, lui, « l’hospitalité choisie ». Refermée sur ses peurs et ses intérêts, la France sarkozyste se vante désormais du contraire.

« C’est aujourd’hui bien plus dur qu’en 1997, résume Assane Samb, membre de la coordination nationale des sans-papiers en visite de soutien à Marseille le 26 mai. Avec la première loi Sarkozy, on avait déjà beaucoup perdu. Avec celle-là, on fait encore un saut qualitatif dans la régression de toutes nos valeurs collectives. La machine à expulser n’a jamais été aussi bien huilée. Certains critères de régularisation sont laissés à la libre interprétation des préfets et un ensemble de décisions de justice permet désormais aux policiers de procéder à de véritables rafles : l’objectif fixé par le ministre est l’expulsion de 25 000 personnes par an. Il leur reste juste à ne pas trop donner l’impression d’opérer au faciès. » A Marseille comme partout ailleurs en France, on se demande désormais jusqu’à quand.

1. En novembre 2005, 16 familles, dont des enfants scolarisés, avaient été expulsées d’un squatt qu’elles occupaient rue Fiocca, dans le centre de Marseille. Après quelques mois de pression sur les autorités, 9 d’entre elles ont été relogées. Six étaient au début de l’occupation de la MDE et, parmi elles, au moins 4 familles de sans-papiers se sont récemment vu signifier des avis d’expulsion du territoire.
2. Toutes les infos relatives à la pétition et à l’action de parrainage que RESF s’apprête à lancer pour l’été sont sur le site www.educationsansfrontieres.org
3. Voir le site UCIJ (et la pétition en ligne) www.contreimmigrationjetable.org
4. Lire « Quotas immigration jetable » dans Regards n°27 de mars dernier.
5. Dans un entretien au Monde du 28 avril 2006.

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