Francis Wurtz est député européen et préside le groupe GUE (Gauche unitaire européenne) au Parlement de Strasbourg. Il vient de lancer un appel pour le Liban et la Palestine. Il livre ici ses analyses sur le rôle de l’ONU et les responsabilités de l’Europe.
Comment comprendre la lenteur de l’ONU dans cette guerre ?
Francis Wurtz. Le Conseil de sécurité de l’ONU a été le reflet de l’absence de volonté des principales puissances mondiales et en premier lieu de l’administration américaine. Bush, avec sa stratégie de « Nouveau Moyen-Orient », entend exporter par la guerre son modèle de démocratie. La guerre qui a eu lieu au Liban et en Palestine : et que j’espère définitivement arrêtée : a été programmée de longue date dans le cadre de cette stratégie extrêmement dangereuse et aventureuse. On revient au temps où la guerre était un instrument du règlement des conflits : c’est en contradiction radicale avec l’esprit de l’ONU. Les Etats-Unis parrainent cette guerre et voulaient empêcher le Conseil de sécurité d’appeler à un cesser-le-feu. Les représentants directs de cette doctrine : la Grande-Bretagne en tête : ont également participé à l’obstruction au sein du Conseil de sécurité.
La France, cette fois, et à la différence de 2003 quand elle s’opposait à la guerre contre l’Irak, s’est montrée fluctuante et ambiguë. Elle s’est parfois distinguée positivement de l’attitude américaine et anglaise. Mais à d’autres moments, sous l’effet du rapprochement recherché depuis quelques temps avec les Etats- Unis, elle a joué un rôle nettement moins positif comme lors du projet de résolution dit franco-américain. Heureusement, in fine, il y a eu un infléchissement du texte à la suite des protestations du gouvernement libanais : la France ne pouvait rester sourde aux demandes du premier ministre libanais et de son gouvernement, elle qui a soutenu le pouvoir au Liban après le départ de la Syrie.
Cette lenteur de l’ONU à décider et à agir ne contribue-t-elle pas au discrédit de l’organisation mondiale en particulier dans le monde arabe ?
F.W. S’il n’y a plus l’ONU, que reste-t-il ? C’est pourquoi je crois extrêmement important de bien situer les responsabilités. Ainsi, à côté des grandes puissances qui bloquaient la recherche de la paix, en particulier les Etats-Unis et la Grande- Bretagne, il y a eu également l’attitude de Kofi Annan qui s’est montré très actif et implorait littéralement les pays membres du conseil d’appeler à un cessez-le-feu. Il s’est officiellement écarté de l’attitude des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne et a dénoncé les violations du cessez-le-feu par l’armée israélienne.
Pour que l’ONU joue pleinement son rôle, il faut une meilleure articulation entre l’activité des diplomates et les opinions publiques. En 2003, la manifestation du 15 février a retenti dans l’enceinte du Conseil de sécurité et n’a pas été pour rien dans l’isolement diplomatique des va-t-en-guerre.
Les opinion**publiques arabes n’ont pas caché leur point de vue dans cette guerre. Le Conseil ne les écoute guère. On dirait que seules les opinions publiques occidentales comptent…
F.W. Il est vrai que domine encore une conception colonialiste et impérialiste dans la sphère des pays dominants… On ne peut comprendre autrement l’incroyable impunité dont bénéficient les gouvernements israéliens, même les plus ultra. Nos pays ne pourraient accepter cette violation permanente et flagrante du droit des peuples palestinien et libanais si un homme ou une femme arabe avait à leurs yeux la même valeur qu’un Occidental. Dans le vocabulaire, on retrouve la trace de cette incroyable idéologie : on parle de « quartiers chiites » pour minimiser la gravité des bombardements israéliens. Or ce sont des quartiers populaires comme les autres où vivent civils, enfants, femmes et hommes !
Dans le Conseil de sécurité, il y a aussi la Russie et la Chine. On ne les entend guère…
F.W. Les dirigeants de ces deux grands pays pensent qu’ils doivent consacrer l’essentiel de leurs efforts à ce qu’ils considèrent comme leurs intérêts nationaux. Dans cette phase historique de leur développement, les Chinois estiment devoir avant tout assurer la stabilité de leur pays. La Russie, elle, se montre plus entreprenante dans la reconquête de son statut de grande puissance, en particulier dans ce qu’elle considère comme son « environnement proche »… Avec, dans le cas de la Tchétchénie, une stratégie « antiterroriste » proche de celle de George Bush. Sur le Proche-Orient, Russes et Chinois ne bloquent pas les décisions mais ne s’engagent pas du côté de la résolution des conflits. C’est évidemment un manque à gagner que j’espère provisoire, mais cela n’a rien à voir avec l’attitude des Américains et des Anglais qui, eux, jettent de l’huile sur le feu et bloquent de manière délibérée les solutions politiques.
L’Europe ne s’est pas montrée très efficace non plus…
F.W. Je suis très sévère à l’égard de l’Union européenne parce qu’elle s’est choisi une politique il y a onze ans avec le choix d’un partenariat euro-méditerranéen et qu’elle ne s’y tient pas. La conférence de Barcelone en 1995 avait suscité de grands espoirs suivis de beaucoup de déceptions. Qu’attend l’Union européenne pour activer l’article 2 de son accord d’association avec Israël qui fait obligation aux parties contractantes de respecter les droits de l’Homme ? L’UE accepte même qu’Israël détruise des infrastructures qu’elle a elle-même financées ; elle gèle l’aide financière à un gouvernement démocratiquement élu ; elle accepte l’enlèvement de 40 députés palestiniens, ministres, vice-premier ministre, président de la Chambre. C’est inimaginable ! L’Union européenne a complètement failli. En 1980, au Conseil européen de Venise, l’Europe s’était montrée à l’avant- garde en reconnaissant l’autodétermination du peuple palestinien. On est loin de cet esprit et de ces audaces ! Il y aura beaucoup de leçons à tirer de cette démission.
Cette question est identitaire pour l’Europe. Nous sommes les voisins d’une même mer et les peuples de la rive sud peuvent porter sur nous un jugement très sévère. Et nous les comprenons. La dernière conférence de Rabbat qui a réuni cinquante pays de la Méditerranée sur le thème « immigration et développement » ne fut en vérité qu’une conférence sécuritaire dans laquelle l’Europe a demandé aux Etats du Sud de faire la police des frontières. L’espoir suscité par le partenariat euro-méditerannéen est mort.
Il y a un examen de conscience à faire car ce qui se joue, c’est l’avenir du monde. A travers les conflits en Irak, en Palestine, au Liban, en Iran, voulons-nous nous laisser entraîner dans une guerre des civilisations ? C’est une responsabilité historique ! A partir du moment où l’on ne conteste pas, on ne combat pas la stratégie américaine, on offre l’image de partenaires de Bush. Que pensent les populations de l’autre rive de la Méditerranée, que pensent de nous le milliard et demi d’habitants du monde arabo-musulman ? Voient-ils une différence entre l’Europe et les Etats-Unis ? Le piège se referme : Occident contre Orient. Chrétienté contre islam. Monde libre contre barbarie. La doctrine stratégique officielle de l’Union européenne adoptée en 2003 ne dit-elle pas : « En œuvrant de concert, l’Union européenne et les Etats-Unis peuvent constituer une formidable force au service du Bien dans le monde » (1) ? Aujourd’hui nous n’en sommes plus au stade des textes mais des faits. Acceptons-nous cette vision du monde ? C’est un enjeu universel et il faut que le débat s’ouvre enfin. La tragédie libanaise a tellement interpellé les opinions publiques que le moment est peut-être propice pour mener cette discussion et refuser cet engrenage, exiger que l’Europe renoue avec le partenariat euro-méditerranéen. Toutes ces idées sont rassemblées dans un texte (2) que je soumets à la signature de tous et qui recueille déjà le soutien d’élus, d’intellectuels, de mouvements sociaux de toute l’Europe. Nous le présenterons auprès de la présidence en exercice de l’Union européenne début septembre.
1. Une Europe plus sûre dans un monde meilleur, Bruxelles, juin 2003.
2. Ce texte est consultable est signable en ligne sur regards@regards.fr
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