Le débat sur le colonialisme français est plus que jamais présent, dans le combat de structures comme le CRAN, les Indigènes de la République ou Devoirs de mémoires, ou sur les écrans, avec la sortie du film Indigènes. Ce n’est pas suffisant. Selon des sondages, deux tiers des Français considèrent que la colonisation a été positive… Retour sur une amnésie qui ronge la République au quotidien.
Il y a des Français noirs, des Français arabes, des Français descendants d’esclaves et bien d’autres encore… Mais la France « de souche », depuis trop longtemps amnésique, a du mal à l’accepter et passe son temps à les exclure du champ politique national. Résultat : des millions de Français (dont beaucoup de jeunes) se sentent sans patrie, parfois sans repères. Et les discriminations à l’égard des « colorés », surtout quand ils sont démunis, ne cessent de galoper, les enfermant tous les jours un peu plus dans des ghettos territoriaux et/ou sociaux, sans parler de ceux dont on oublie tout simplement l’existence (à part pour les vacances) : les Français vivant dans les territoires d’outre-mer.
Comment faire taire l’injonction permanente d’être d’origine immigrée (autant dire de nulle part quand on n’a jamais migré), sortir de l’exotisme, arrêter de voir du mépris dans le regard de l’autre, cesser d’être les derniers servis ? Tous ces ingrédients sont à l’origine des revendications des « minorités visibles ». « De Gaston Kelman (1) aux Indigènes de la République, l’ensemble de ce mouvement a pour objectif de participer à la République, que tout le monde trouve sa place en France. Il faut bien comprendre qu’il y a surtout un problème blanc. Le danger du communautarisme est à chercher de ce côté-là », relève Jean-Louis Sagot- Duvauroux, philosophe, président de Familles nord-sud et auteur de On ne naît pas noir, on le devient (2). Pour enfin être considéré comme tout le monde, des voix s’élèvent pour reconstruire un récit national plus ouvert. Depuis plusieurs années, le travail de mémoire et de réécriture historique, à l’instar du 17 octobre 1961, est en marche.
Un débat en trompe-l’œil
Las d’attendre que ce long et pénible travail donne ses fruits, confrontés à un racisme de plus en plus désinhibé (surtout depuis le 11 Septembre), englués dans la précarité, ceux assignés dans les ghettos sociaux ont surpris tout le monde, en janvier 2005, en dénonçant brutalement, dans l’Appel des Indigènes de la République, le fait que « la France reste un Etat colonial ». Et que « l’idéologie coloniale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ politique français ». La secousse est sévère, sûrement exagérée, surtout pour les gens de gauche. « Nous avons été diabolisés car nous avons mis le doigt là où ça fait mal », souligne Said Bouamama, sociologue à l’institut Intervention, formation, action et recherche (IFAR). Et la polémique fut sans merci à leur égard. « Ils ont eu raison et ils ont eu tort, soutient Gilles Manceron, vice-président de la Ligue des droits de l’Homme. Raison parce que l’on voit bien que lorsque Nicolas Sarkozy traite les jeunes de banlieue de racaille, il exprime leur exclusion de la nation citoyenne. Mais ils ont tort parce qu’ils prennent ces attaques au pied de la lettre, alors que les réponses collectives sont possibles. La sur-réaction au rejet qu’expriment les Indigènes peut entraîner un isolement des gens tout à fait regrettable. »
Cette sortie politique des Indigènes n’aurait probablement pas suffi à créer un débat public. C’est le vote à l’Assemblée nationale, un certain 23 février 2005, sur un sujet un peu différent, mais intimement lié, l’enseignement « positif » à l’école du passé colonial, qui a réellement provoqué le débat national. Le fameux article 4 de la loi sur les rapatriés, réclamant d’enseigner une vision positive de la colonisation, a révolté les historiens, qui ont alors fait circuler une pétition… Neuf mois plus tard, le temps d’une gestation, la polémique aboutit à l’annulation de l’article 4, par Jacques Chirac, au début de l’année 2006, à l’occasion de ses vœux à la presse. « Le texte actuel divise les Français. Il doit être réécrit. » Dès lors, le débat sur le colonialisme et le post-colonialisme est parti dans les limbes et c’est le débat sur l’esclavage qui a occupé l’espace médiatique.
Selon Esther Benbassa, spécialiste des minorités à l’Ecole pratique des hautes études, ce glissement ne serait pas anodin : « La mémoire de l’esclavage semble lointaine aux Français. Qu’il y ait une journée de commémoration les gêne moins qu’une commémoration sur la colonisation et les souffrances de la colonisation » (cf. interview). Autre son de cloche, Pascal Blanchard, historien et président de l’ACHAC (Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine), pense que la question de l’esclavage n’est pas en compétition avec la fracture coloniale, « elle en est un symbole ». L’esclavage est en effet le résultat de la première aventure coloniale, du XVe au XIXe siècles qui a conduit la France à conquérir les territoires d’outre-mer et à les peupler d’esclaves déportés d’Afrique. Et c’est ensuite au nom de la lutte contre l’esclavage que la France a construit un discours pour légitimer sa deuxième expansion coloniale en Afrique et au Maghreb au XIXe siècle. Reste que l’instrumentalisation politique est bien là. Et le débat en 2005-2006 sera régulièrement noyé dans de multiples polémiques : Napoléon, modèle de Hitler, selon la thèse du livre de Serge Bilé (3), l’implication des juifs dans la traite, selon les propos de Dieudonné… L’annulation de la cérémonie-concert organisée par le CRAN (collectif représentatif des associations noires) sur la place de la Bastille, le soir du 10 mai, à l’occasion de la première journée nationale de commémoration de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, révélera aussi ce que la concurrence entre groupes peut avoir de paralysant. Le collectif DOM reprochant aux Noirs d’usurper la mémoire des « descendants d’esclaves » et d’organiser « une bamboula » le jour où il faudrait se recueillir. Une critique déplorée par Christiane Taubira, la députée de Guyane à l’origine de la loi du 10 mai 2001 qui reconnaît que l’esclavage et la traite constituent un crime contre l’humanité. « La mise en concurrence des différentes catégories de population est un vieux mécanisme impérial, toujours à l’œuvre. Il faut le savoir, il faut le dire mais aujourd’hui, il faut casser ça, plutôt que le prolonger en se mettant en rivalité. Car en agissant ainsi, on devient complice des mécanismes de domination. »
Crime sans responsable
« La loi Taubira votée en 2001 reconnaissant le crime contre l’humanité est une avancée mais elle est insuffisante. C’est un crime sans responsable », note Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Et du coup sans réparation possible. A part pour les « descendants d’esclaves » jalousement organisés en lobby. « Nous ne voulons surtout pas que la question de l’esclavage soit noyée dans une question noire en vue de culpabiliser la France, assume Patrick Karam, du collectif DOM. Les Africains sont tout aussi responsables de la traite que les Européens. L’esclavage est une question strictement antillaise. » Du coup, le but de ce collectif n’est surtout pas de faire cause commune avec ceux venant d’Afrique, pourtant victimes eux aussi de l’image dégradée des Noirs que l’esclavage a durablement inscrite dans les esprits, mais de promouvoir les Antillais dans les réseaux actuels du pouvoir économique.
Dans cette ambiance quelque peu confuse, le traitement médiatique de la commémoration de l’esclavage du 10 mai dernier, loin de clarifier le débat français, a donné lieu à une multitude de sujets sur le Sénégal pour savoir si oui ou non les Sénégalais détestaient les Blancs, et sur la maison des esclaves de Gorée (qui pourtant n’a pas joué un très grand rôle), mais quasiment rien sur ce qui se passe aujourd’hui dans les territoires d’outre-mer. Les questions gênantes : l’impact de la traite négrière sur le développement de la France : est-ce que la nation en a profité ou seulement quelques familles, comme le soutient le livre de l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau ? (4) :, le rôle négatif de la colonisation, la réalité du post-colonialisme, la survivance des économies de plantations dans les territoires d’outre-mer, la xénophobie au cœur de la République, le néo-colonialisme en Afrique… sont restées dans le vague.
« Les partis politiques, même ceux de gauche, n’ont pas voulu approfondir le débat sur le colonialisme par souci électoraliste, soutient Gilles Manceron. Ils craignent d’affronter une opinion publique plutôt nostalgique sur ce sujet. » D’après les derniers sondages, en effet, près de deux tiers des Français considèrent que la colonisation a été positive. Rien de surprenant à cela, selon Pascal Blanchard. « Il a fallu huit générations pour construire une idéologie coloniale. Il en faudra probablement autant pour la déconstruire. » Reste dans le débat, comme détachée de l’histoire, la question des discriminations raciales, que tout le monde s’accorde à déplorer, mais qu’aucune politique globale ne cherche réellement à déforcer.
Déconstruire, construire
Fort heureusement, le débat du passé/présent colonial se poursuit à la frontière des scènes politiques et médiatiques. Une multitude d’associations organisent des débats, accompagnés par des historiens (Pascal Blanchard, Françoise Vergès, Benjamin Stora, Mohamed Harbi…) en dehors de toute forme de concurrence mémorielle. Comme l’association des Braves Garçons d’Afrique, installée dans un quartier populaire du
19e arrondissement de Paris. Ou encore Devoirs de mémoires, à l’initiative de Jean-Claude Tchikaya (adjoint au maire de Bagneux), Joey Starr, Olivier Besancenot et Leila Dixmier qui préside désormais le collectif. « Nous avons envie de parler de certains chapitres de l’histoire passés sous silence (le 8 mai 1945 à Sétif, l’esclavage…) parce que l’Histoire est notre fondation collective, rappelle Leila Dixmier. Notre but est de déconstruire pour reconstruire. Car on a tous besoin de savoir qui on est pour construire où l’on va. » Même constat du côté de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, très souvent appelé à animer des débats en banlieue : « Les débats partent dans tous les sens aujourd’hui, c’est vrai, et c’est bien. Le plus dangereux, c’est le statu quo, car la situation sociale est vraiment explosive. Le passé colonial et esclavagiste pose des questions graves sur le fonctionnement de la République et c’est très important que tout le monde participe au débat. » Ce retour sur le passé colonial passionne les gens car les parallèles avec la crise actuelle sont nombreuses, des questions d’identités confrontées à la mondialisation, aux résistances à la domination. « Tout le monde a intérêt à comprendre l’histoire des Antillais. De savoir comment une communauté déracinée travaille à sa reconstruction, poursuit Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Ou encore, à l’heure où la précarité s’étend, de savoir comment ces hommes et ces femmes ont échappé à la soumission et réussi à se libérer de l’esclavage. »
La conclusion du livre de Franz Fanon (1925-1961), Peau noire, masques blancs (5) ne dit pas autre chose : « Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. […] Mon ultime prière : mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! »
1. Auteur de Je suis noir et je n’aime pas le manioc, Max Milo éditions, 2003.
2. Jean-Louis Sagot-Duvauroux, On ne naît pas noir, on le devient, éd. Albin Michel, 2004.
3. Serge Bilé, Noirs dans les camps nazis, Serpent à plumes, 2005.
4. Olivier Pétré-Grenouilleau, Traites négrières. Essai d’histoire globale, Gallimard, 2004.
5. Franz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1re édition 1952, réédité en 2001, Seuil
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