Budapest. 1956, une blessure jamais refermée

1956 aurait pu marquer la fin de la terreur stalinienne en Europe de l’Est et le début d’une politique de réformes. Pourquoi a-t-on écrasé dans le sang la révolution hongroise ? Retour sur une année lourde de conséquences.

Le 4 novembre 1956, à quatre heures du matin, le maréchal soviétique Joukov lance ses chars sur la capitale hongroise, Budapest. L’objectif ? Eradiquer définitivement la révolte qui s’est déclenchée douze jours plus tôt. Le 20 novembre, les derniers foyers de résistance s’éteignent. Le bilan de l’intervention russe est accablant : 3 000 à 4 000 tués, 15 000 blessés, 26 000 emprisonnés, des milliers de déportés en URSS, quelque 200 000 émigrés.

Comment en est-on arrivé là ? Huit ans auparavant, une répression féroce avait couvert d’une chape de plomb toute l’Europe de l’Est. Sous la houlette des « conseillers » soviétiques, on avait décidé d’éliminer tous ceux qui, communistes ou non, pouvaient émettre des doutes sur le modèle stalinien mis en place en URSS, une vingtaine d’années plus tôt. Mises à l’écart, procès, lourdes condamnations : on a estimé que 5 % de la population hongroise environ avait pâti de cette terreur politique. Or, depuis la mort de Staline, en mars 1953, les signes n’avaient pas manqué, venus d’Union soviétique, qu’il fallait s’engager dans un « nouveau cours ». Ces signaux avaient été plus ou moins entendus, au prix de moments douloureux : l’émeute ouvrière sauvagement réprimée de Berlin-Est, en juin 1953 : sauf dans deux pays : la Pologne et la Hongrie. En Hongrie, une solide tentative réformatrice avait bien été tentée par Imre Nagy, avec la bénédiction des maîtres du Kremlin. Mais le tout-puissant chef du PC hongrois, Mátyás Rákosi, avait rapidement réussi à mettre fin à l’épisode, parvenant même à faire exclure Nagy du parti, pour cause « d’opportunisme ».

La montée de la colère

Le XXe Congrès du PC soviétique, celui de la déstalinisation, va mettre le feu au poudre. Dans son rapport « secret », Nikita Khrouchtchev reconnaît en effet que les services secrets soviétiques ont monté de toutes pièces les grands procès de la charnière 1940-1950. Quelques semaines plus tard, Rákosi lui-même doit admettre sa propre responsabilité dans l’organisation de la répression politique, et notamment lors du procès de l’ancien ministre de l’Intérieur, Laszlo Rajk, jugé et exécuté en 1949. Aussitôt, la jeunesse politisée et les milieux intellectuels s’émeuvent et, de plus en plus, s’expriment au grand jour, dans des réunions publiques organisées par des clubs, notamment le Cercle Petöfi, créé à l’initiative des jeunes réformateurs du PC.

En juillet, alors que la fronde s’étend vigoureusement en Pologne, les dirigeants soviétiques comprennent enfin que Rákosi est en train de dresser la population contre le régime. Le 18 juillet, des émissaires soviétiques exigent son départ auprès des responsables hongrois. Mais le maître de la Hongrie est remplacé… par son clone. Le nouveau numéro un, Ernest Gerö, s’empresse de suivre les traces de son prédécesseur. Cassant, maladroit, au lieu de calmer la colère, il l’attise. A l’automne, la société hongroise est au bord de l’explosion. Le 6 octobre, 200 000 personnes assistent aux funérailles de Rajk, qui vient tout juste d’être réhabilité. Le

23 octobre, les étudiants annoncent une grande manifestation, d’abord interdite puis in extremis autorisée. La foule grossit peu à peu, déambule en scandant des slogans hostiles au pouvoir et… réclame le retour de Nagy. Une foule désireuse de réforme, donc, mais pas a priori hostile en bloc au système socialiste… Or, plutôt que de concéder, Gerö décide de provoquer. A 20 heures, il insulte les manifestants à la radio. A 21 heures, des coups de feu éclatent : la révolution hongroise a commencé.

La révolution

A Moscou, les dirigeants sont pris de court. A 21 heures, le Politburo décide d’envoyer des chars à Budapest. Dans la foulée, il accepte ce qu’il refusait quelques jours plus tôt : la nomination de Nagy au poste de premier ministre. En apparence, les réformateurs hongrois ont gagné : Nagy, alors très populaire, est au pouvoir et, deux jours plus tard, on met à la tête du PC János Kadar, qui avait été emprisonné par Rákosi, entre 1950 et 1954. Hélas, quand les Soviétiques se résolvent à la solution Nagy, il est trop tard : l’intervention soviétique a radicalisé un mouvement contestataire qui ne veut pas déposer les armes. Nagy, d’abord réticent devant les insurgés, finit par être l’otage des fractions les moins enclines au compromis. Son courage, comme ses hésitations, il les paiera de sa vie.

Pendant quelques jours la situation est confuse. L’action armée des insurgés connaît des hauts et des bas mais ne s’arrête pas, laissant les troupes soviétiques, mal préparées, dans le désarroi. Khrouchtchev hésite et le groupe dirigeant est divisé. Molotov et les conservateurs prônent la fermeté, Mikoyan, alors le plus proche de Khrouchtchev, suggère de faire confiance à Nagy. Dans un premier temps, Khrouchtchev le suit : il soutient ostensiblement le nouveau gouvernement hongrois et, les 29 et 30 octobre, il accepte même le retrait des troupes soviétiques. En Pologne, quelques jours plus tôt, n’avait-il pas accepté la voie de la conciliation ?

Les chars soviétiques

Or, le 31 octobre, il opère un revirement à 180° : nous devons remettre en question nos choix de la veille, explique-t-il à ses collègues du Présidium, nous devons intervenir massivement en Hongrie. Les jours suivants sont consacrés à la préparation militaire et diplomatique de l’intervention. Khrouchtchev lui-même va quémander le soutien des autres responsables des « démocraties populaires ». Pour certains, comme les Bulgares, les Roumains et les Allemands de l’Est, il n’a pas besoin de déployer trésors de rhétorique. Plus surprenant, il obtient le soutien du Yougoslave Tito, l’antistalinien précoce, qui avait même critiqué la première intervention soviétique. A ce moment-là, Tito lui-même s’est effrayé de voir Nagy reculer sans cesse devant l’insurrection. Pour tous ces dirigeants communistes, le mouvement hongrois est depuis le départ ou est devenu une « contre-révolution » : Nagy n’a-t-il pas décidé de rompre avec le Pacte de Varsovie, l’équivalent de l’OTAN pour les pays de l’Est ? Le revirement de Tito, il est vrai, est facilité par le fait qu’en Hongrie même, Kadar, l’ancienne victime du stalinisme, s’est lui aussi effrayé et a « lâché » Nagy, fût-ce à contrecœur et au dernier moment. Parti de Budapest dans la soirée du 1er novembre, Kadar reviendra à Budapest, quelques jours plus tard, dans les fourgons de l’Armée rouge. Pour Tito, le fait que Kadar soit dans le coup est le signe que la Hongrie ne reviendra pas au système antérieur. Mais à quel prix !

Khrouchtchev, in fine, n’a pas voulu être celui qui ouvrait la première brèche dans le dispositif soviétique est-européen. En février, il a fait son coup d’éclat en présentant son rapport contre Staline. Mais depuis cette date, il est sous la pression permanente des conservateurs. Dès le mois de juin, il a reculé. Le 21 octobre, après avoir hésité jusqu’au bout, il avait décidé que l’URSS n’interviendrait pas militairement en Pologne : sa décision a été de fait facilitée par le nouveau dirigeant polonais, Gomulka, qui avait promis une politique intérieure de réformes mais qui, habilement, avait annoncé publiquement qu’il ne remettrait pas en cause les alliances avec l’URSS. En Hongrie, Khrouchtchev aurait voulu parvenir au même compromis. Le 30 octobre, il lui semble être allé au bout de ses concessions. Le lendemain, il a choisi la force, à la grande joie des plus orthodoxes, à commencer par le Parti communiste français de l’époque.

L’audace du XXe Congrès bute sur le martyre de Budapest. Cette année-là, le communisme européen avait entrevu la possibilité d’une réformation. L’espoir aura été fugace. Il renaîtra, un peu plus tard, avec le printemps de Prague, l’eurocommunisme et la tentative Gorbatchev. Mais il n’est pas si facile de combler les retards pris. La blessure de Budapest, en fait, ne s’est jamais refermée.

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