Cachan, sans toit ni droits

Le gymnase de Cachan est devenu un lieu hautement symbolique. Quelle option pour la France ? Le contrôle social et l’autoritarisme de la droite libérale ? Ou la solidarité, la régularisation des sans-papiers et le droit au logement pour tous, que la gauche antilibérale vient défendre ? La lettre des grévistes de la faim porte l’espoir d’une France plus humaine, plus justice.

A première vue, c’est juste insupportable. Quiconque a vu le gymnase de Cachan est en droit de se demander ce qu’est devenu le pays des droits de l’Homme… En quelques semaines, les 1 000 de Cachan sont apparus comme le symbole de la précarisation croissante, de la chasse aux sans-papiers menée par le gouvernement et de la crise aiguë que connaît notre pays en matière de logement. Si des personnes sont en danger dans un squat, qu’il faut les en évacuer pour les protéger, pourquoi envoyer : sans prévenir : les forces de l’ordre et ne pas préparer les conditions de relogement pour les expulsés ? La violence réelle et symbolique d’une telle opération, évidemment menée en plein mois d’août, révèle combien la haine a pris le pas sur la solidarité. Nous sommes là au cœur du projet de Nicolas Sarkozy, qui mêle autoritarisme et libéralisme économique. N’en doutons pas, l’évacuation du plus grand squat de France avait une forte valeur symbolique. Dans la série contrôle social, il fallait sortir les bras musclés, se montrer exemplaire. Et qu’importe si la marchandisation du logement ne permettra pas à chacun de retrouver un toit… Sarkozy assume voire revendique la stigmatisation des populations les plus fragiles et les plus précarisées. Il se moque bien du droit à la dignité comme du droit au logement. La logique du « chacun pour soi » et le rejet de l’autre lui tiennent lieu de boussole. Le bâton à la main, toujours prêt à frapper.

La survie s’est organisée rue Amédée-Picard. Des hommes, des femmes, dont certaines sont enceintes, et de très nombreux enfants dorment entassés dans un petit gymnase, sur des matelas récupérés ou des tapis de sol, avec deux sanitaires pour deux à trois cents personnes. Pas question d’intimité. Les tensions s’exacerbent, les peurs gagnent, comme celle de voir apparaître des maladies contagieuses. Dehors, sous des bâches, s’entrepose la nourriture récoltée par des associations et des réseaux de soutien constitués pour l’occasion, notamment dans le quartier. Il a fallu s’approvisionner d’urgence en lait, en couches ou en cahiers pour l’école. Les habitants de la cité voisine se sont organisés pour assurer un relais dans la gestion des tâches quotidiennes. Surveiller les déplacements de la police, noter l’immatriculation des voitures banalisées, organiser la sortie des sans-papiers hors zone surveillée, toute une organisation. « On les connaît par cœur ! Ils se mettent en voiture banalisée au coin de la rue et ils n’attendent qu’une chose, c’est que l’un des sans-papiers s’égare un peu trop loin du gymnase pour l’interpeller et faire un contrôle de papiers ; vous savez, ici on se méfie de tout le monde », raconte une voisine. L’atmosphère fait froid dans le dos. Et puis, il y a la grève de la faim entamée par six personnes le 22 août. Pour avoir discuté avec certains d’entre eux, j’ai été frappée par l’insistance sur ce qui les tient le plus à cœur : le respect qu’ils attendent de la part des autorités françaises. Plus que tout, c’est leur dignité qui est profondément bafouée. « Nous ne sommes pas dangereux, répètent-ils inlassablement, nous sommes en danger. » Qui en doute ?

La présence militante, du DAL, de Droit Devant ou de RESF mais aussi d’élus du Conseil général du Val-de-Marne ou d’ailleurs, réconforte et apporte un soutien de fond. Car chacun sait que la question est éminemment politique. La présence d’artistes : qui ne s’étaient pas impliqués comme ça depuis bien longtemps : a probablement permis de passer un cap dans l’opinion. Josiane Balasko, Jamel Debbouze ou encore Charles Berling disent avec leurs mots combien ce qu’ils voient est insoutenable. Ils somment l’Etat de régler cette situation, en appellent avec justesse à la responsabilité des politiques. Lors de conférences de presse ou manifestations, on les entend parfois râler : « mais où sont les socialistes ? » Artistes et journalistes ont vite fait de dire que la gauche est absente puisque le PS n’est pas là. Pourtant, la gauche antilibérale, elle, est bien présente. Pour défendre la régularisation des sans-papiers et le droit au logement. Mais pendant ce temps, l’Etat fait la sourde oreille, attend le pourrissement de la situation, refuse les solutions de relogement, à commencer par celle proposée par le maire de Limeil-Brevanne, Jo Rossignol, de mettre à disposition des familles un ancien bâtiment du CEA. Cette piste constitue pourtant la solution préférée des 1 000 de Cachan et la plus adaptée. Mais le gouvernement souhaite avant tout diviser les expulsés qui ont bien compris, eux, qu’ils devaient rester solidaires.

Nous résistons mais la nécessité d’une alternative politique se pose une fois de plus comme une urgence. Le drame de Cachan appelle une mobilisation forte sur deux thématiques fondamentales de l’alternative antilibérale : le droit au logement et la politique vis-à-vis des migrants. La France compte 3 millions de personnes mal logées et 1,3 million de personnes sont en attente d’un logement social. La part du budget des familles consacrée au logement ne cesse d’exploser et la spéculation immobilière a des répercussions sur toute la chaîne du logement. La loi sur la réquisition des logements vacants n’est pas appliquée, la loi SRU imposant la construction de 20 % de logements sociaux est contournée par bien des villes (notamment de droite), les efforts budgétaires de l’Etat se dirigent vers l’aide à la propriété et non à la construction de nouveaux logements, etc. La mise en œuvre d’un grand service public du logement est d’une urgence absolue. Sur le terrain des migrations, nous devons également faire valoir un autre point de vue que celui de la stigmatisation. Osons le dire : la circulation des personnes est un atout de la mondialisation. Les frontières ne sont pas étanches, elles ne l’ont jamais été et ne le seront jamais. Quiconque prétend l’inverse ment. Les lois restrictives en matière d’immigration n’ont donc qu’un résultat : « produire » des sans-papiers et créer ainsi un peu plus de précarité et de désespoir. La situation insupportable des expulsés de Cachan témoigne de l’urgence d’un traitement humain. Cessons de rejeter ces hommes, ces femmes et ces enfants, de les livrer aux marchands de sommeil et au travail au noir. C’est moralement impensable et c’est absurde économiquement. Et pourquoi la France ferait-elle moins que ses voisins latins, où des centaines de milliers de migrants ont été régularisés ? La seule voie juste et réaliste, c’est de procéder à des vagues de régularisation des sans-papiers, d’annuler vraiment la dette et d’honorer les engagements pris en matière d’aide et de solidarité en faveur du Sud. Sauf à faire la démonstration, avec Sarkozy, que la méfiance et le rejet de l’autre valent mieux que le respect de la dignité humaine et la rencontre.

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