Trop d’impôt tue l’impôt ?

Les néolibéraux n’en démordent pas : il faut baisser les impôts pour relancer la croissance. Mais la course aveugle au moins-disant fiscal peut être économiquement et socialement néfaste.

C’est une thèse devenue incontournable : baisser la « charge fiscale » permettrait de stimuler le potentiel de production d’une économie. Friedrich von Hayek affirmait déjà en 1944 (1) que toute tentative de modifier l’ordre spontané du marché, par une intervention étatique massive, aboutit à une inefficacité économique. Il propose alors de fortes baisses d’impôts, le rôle de l’Etat devant se limiter à l’encadrement juridique nécessaire au libre jeu des forces du marché. Il influencera Arthur Laffer et sa théorie, « trop d’impôt tue l’impôt » : au-delà d’un certain niveau d’imposition, les taxes seraient si fortes qu’elles décourageraient les agents à produire ou à investir, nuisant à la croissance et donc aux recettes fiscales.

Thatcher, etc.

M. Laffer a inspiré les réductions massives d’impôts entreprises par Margareth Thatcher et Ronald Reagan en 1979 et 1981. Ces deux expériences sont régulièrement citées en exemple pour illustrer les bienfaits d’une politique fiscale restrictive. La politique de Thatcher a bien engendré une relance de l’économie. Cependant, c’est moins une conséquence directe d’une baisse d’impôts que le résultat d’une vaste offensive capitaliste : coupes sévères dans les dépenses publiques, suppression du salaire minimum, programme de privatisations d’ampleur (2), législation anti-syndicale, etc. Reste que la hausse de la pauvreté et le développement des emplois à bas salaires ont été au rendez-vous de cette croissance.

Aux Etats-Unis, l’impact du programme reaganien de baisse des impôts est encore plus discutable : en 1982, l’économie entre en récession ! Si la croissance revient à la fin de son mandat, cela peut relever en partie d’un phénomène conjoncturel, la croissance succédant mécaniquement à une phase de dépression. En revanche, c’est un fait : le pouvoir d’achat des salariés chute entre 1981 et 1989, tandis que les revenus des 10 % les plus riches augmentent de 16 %.

Malgré ces expériences peu probantes, la nécessaire baisse d’impôts reste un dogme quasi incontestable. En 2001, le ministre de l’Economie, Laurent Fabius, soutenait la nécessité de « baisser les impôts pour préparer l’avenir » (3). Puis le gouvernement Raffarin a enfoncé le clou, sans plus de résultats sur la croissance. En effet, « malgré les réductions d’impôts massives depuis 2000, en cinquante ans la croissance n’a jamais été aussi faible sur une période de trois ans, qu’entre 2001 et 2003 » (4). Mais le discours libéral ne tarit pas : d’un côté, il faudrait encourager l’investissement par une faible imposition du capital, de l’autre, assurer le financement des missions régaliennes de l’Etat par des impôts économiquement « neutres », comme la TVA, et des impôts proportionnels sur le revenu à taux réduits. Les impôts sur les bénéfices et les hauts revenus nuiraient à l’attractivité du territoire et provoqueraient des délocalisations.

Croissance et profits

Mais selon certains économistes, aucune corrélation n’existe entre la baisse des impôts et la relance de l’activité économique (5). Et l’économie française est loin d’un état d’asphyxie : elle est la sixième puissance mondiale et la troisième « terre d’accueil » des investissements étrangers ! Car les infrastructures publiques, le système d’éducation, de santé, et les taux de productivité observés en France sont autant d’atouts qui attirent les investisseurs. Il faut aussi rappeler que la redistribution de revenus réinjecte du pouvoir d’achat, ce qui soutient la consommation, et les investissements publics alimentent les commandes des entreprises privées. Cela favorise la croissance. Pour exemple, le « modèle scandinave », qui affiche des performances économiques et sociales supérieures au reste de l’Union européenne, possède les TPO les plus élevés d’Europe. Par contre, on constate une corrélation entre le TPO et le taux de pauvreté, car des prélèvements importants permettent d’assurer une protection sociale conséquente à la population. Les pays aux TPO les plus faibles (Etats-Unis, Royaume-Uni, Australie) ont des taux de pauvreté supérieurs à 12 % de la population. Inversement, les pays aux TPO les plus élevés (France, Suède, Finlande) ont une pauvreté qui touche moins de 8 % de la population.

En réalité, les baisses d’impôts visent deux sortes d’objectifs. D’une part, la diminution des dépenses publiques et la création de nouveaux marchés pour les investisseurs privés : par réduction d’impôts il faut donc comprendre la dégradation ou la privatisation des services publics, la remise en cause des minima sociaux, etc. D’autre part, elles permettent d’augmenter les taux de rentabilité du capital. Car les plus fervents défenseurs d’une baisse de la « pression » fiscale sont souvent les mêmes qui réclament une diminution des charges sociales, une remise en cause du code du travail ou des droits syndicaux. Nul doute, cela bénéficierait à la productivité, et donc à une dynamique de croissance économique… mais socialement appauvrissante.

1. La Route de la servitude, PUF 2005.

2. Dans les entreprises privatisées, les licenciements massifs, la lutte contre les « rigidités » et l’intensification du travail ont entraîné une augmentation de la productivité.

3. Le Monde, 28/08/01. Les baisses d’impôts programmées par Laurent Fabius s’élevaient à

120 milliards de francs.

4. Jean Gadrey, « Prélèvements obligatoires, un choix de société », Alternatives économiques,

février 2004.

5. Louis Maurin et Philippe Frémeaux, « Vive l’impôt », Alternatives économiques, octobre 1999.

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