Le mépris
Il y a un an se déroulait dans les quartiers populaires l’un des phénomènes sociaux les plus bouleversants depuis 1968. Trois semaines de révoltes, 10 000 véhicules brûlés et 250 millions d’euros de dégâts, 5 000 interpellations et 600 condamnations à la prison auront-ils permis à ces jeunes en colère d’être entendus ? Le bilan auprès des acteurs de terrain n’est guère encourageant.
« Aucun signe d’apaisement dans les quartiers populaires. » Nadhera Beletreche, 24 ans, à l’origine du collectif Racailles de France (1), n’est guère optimiste. La structure est née dans la foulée des révoltes de novembre 2005, de celle qui, comme ACLEFEU (2) ou Devoirs de mémoires (3) ont tenté de mettre des mots sur la colère. En février 2006, de manière « spontanée », elle a réuni une vingtaine de personnes de son entourage autour d’un appel et d’une action spectaculaire, la pose d’une plaque commémorative sauvage devant le Panthéon. On pouvait y lire « Aux grands hommes de France, à la mémoire des grands-parents de la racaille qui furent de tous les combats pour la liberté de la France ».
Un an après, qu’est devenue cette colère ? Est-elle toujours aussi vive ? A-t-elle pu se transformer en objet politique digne de respect ? Aujourd’hui, le regard sur ces trois semaines d’expression d’une intense colère semble avoir évolué. Des plus manipulatrices – les émeutiers étaient téléguidés par les islamistes – aux plus farfelues – les émeutes s’expliquent par la polygamie – les analyses se concentrent tout de même sur des questions qui font (presque) consensus. Les révoltes, terme qui a progressivement gagné en légitimité, sont bien le fait du chômage, de la discrimination, de la relégation urbaine ou encore des rapports dégradés entre habitants des quartiers populaires et police. Ce que les sociologues Didier Lapeyronnie et Laurent Mucchielli appellent « l’humiliation démultipliée ». Le rapport des renseignements généraux (RG), qui fut l’objet d’une fuite opportune dans le Parisien, a beaucoup contribué à une prise de conscience massive. Le mouvement, selon le rapport, « s’apparente à une révolte populaire des cités ». « Ceux qui ont saccagé les cités avaient en commun l’absence de perspective et d’investissement par le travail dans la société française. » Il stipule en outre l’absence de caïds ou d’islamistes chez les émeutiers. Pour les RG, « il est à craindre, poursuit le document, que tout nouvel accident fortuit, décès d’un jeune par exemple, provoque une nouvelle flambée généralisée »
Discriminations multiples
Les regards changent, et pourtant. « Tout le monde le sent, le second round dans les quartiers populaires ne saurait tarder. Il sera âpre. » C’est en l’occurrence Youssef Boussoumah, des Indigènes de la République (4) qui le dit mais la chose fait consensus chez les militants proches du terrain et des quartiers populaires. « Quand les violences se sont arrêtées en novembre 2005, nous parlions d’une trêve, certainement pas d’une fin », se souvient Boualam Azahoum, de Divercité, association active dans la banlieue lyonnaise. Comme Racailles de France ou Devoirs de mémoire, les Indigènes de la République estiment indispensable la restauration d’un passé non digéré et le retour sur les tabous historiques, arguant que le présent nest pas né ex-nihilo, qu’il est le produit d’une Histoire. Pour Houria Bouteldja et Youssef Boussoumah, militants de ce mouvement, le constat est toujours aussi inquiétant qu’il y a un an. « Après ce qui s’est passé, la plupart continuent de parler de la révolte des quartiers comme s’il s’agissait d’une crise sociale classique opposant des citoyens de plein droit à leur Etat mais en même temps leur attitude dénote une référence nette aux situations coloniales, expliquent-ils. L’Etat et les décideurs politiques ont tout fait pour masquer cette évidence : les quartiers populaires subissent un système de gestion politique, administrative, économique et culturelle qui place la question de l’origine, de la race au cœur de la stigmatisation. Celle-ci se nourrit, se ressource selon des schémas hérités de l’expérience coloniale. Même si discrimination sociale et raciale sont intimement imbriquées. Il s’agit d’une double oppression, de race et de classe ».
Comme le constate associations et collectifs impliqués, le sociologue Michel Kokoreff (5), qui montre une véritable connaissance de terrain, estime que ceux qui se sont exprimés dans la violence sont « méprisés », « relégués », « stigmatisés » et « racisés ». « Car c’est un fait, poursuit-il, les habitants des quartiers en question qui ont brûlé des voitures étaient en grande majorité des Français issus de l’immigration, victimes de discriminations multiples. » Pour Boualam Azahoum, à Lyon, il semble aussi qu’on « ne pardonne pas aux classes populaires d’avoir pris la parole ». De son côté, Nadhera Beletreche estime que la relégation scolaire peut encore faire péter les quartiers et explique la forme qu’a pris cette explosion. Avec son bac + 4 en philo, elle refuse de se désolidariser des émeutiers de novembre. « On ne considère pas qu’on a fait des études parce qu’on a été bien éduqués ou qu’on est plus courageux que les autres. On se considère comme des rescapés. D’autres n’ont pas eu cette chance et ont de bonnes raisons de casser : ghettoïsation, ségrégation, relégation scolaires, discrimination… On a beaucoup reproché à la crise du mois de novembre de ne pas avoir permis de porter un discours articulé, mais on ne peut pas demander à des gens d’avoir un discours bien structuré quand on les abat intellectuellement. Quand on envoie tout le monde en BEP ou en CAP, on ne peut pas en même temps leur demander d’être calmes, d’analyser leur situation et d’exprimer les choses en montant des associations. » L’indispensable préalable est peut-être de reconnaître le contenu politique des mouvements de novembre, même dans son chaos et sa désorganisation.
Pour Michel Kokoreff, il reste dans ce domaine du chemin à parcourir. « La dépolitisation des émeutes est une constante, avance-t-il, pour ne pas dire un invariant historique. Dans une société comme la nôtre, où la culture politique et syndicale reste très prégnante, il y a une totale incompréhension des formes de socialisation politique non conventionnelles des nouvelles générations, en particulier celles qui habitent les quartiers et les cités populaires. On dit : «ils n’ont pas de revendications», «il n’y a pas d’écrits, pas de messages», «ils ne savent pas s’exprimer», etc. Mais voilà, ils brûlent des voitures ! Les actes parlent aussi, non ? Il suffit de leur donner la parole pour comprendre ce qui alimente leur «rage»ou leur «colère». Les blogs, par exemple, ne se réduisent pas à des appels à la violence et au jeu des réputations entre cités ! Idem pour le rap ou le slam. Que dire des associations qui se sont créées au moment ou après les émeutes ? Tout cela existe bel et bien, ce ne sont pas des fantasmes. Pourtant on fait comme si ces modes d’expression n’existaient pas et n’avaient aucune signification politique. »
Silence des partis
Pour les Indigènes de la République également, la portée politique de la révolte n’a pas été prise en compte y compris par la gauche. « Que dire de la justice expéditive appliquée mais surtout que penser du refus de reconnaître le caractère politique des délits et du refus de la classe politique, de droite bien sûr mais aussi de gauche et même de la Ligue des droits de l’Homme de soutenir la revendication d’amnistie ? » Au niveau de la politique locale, les Indigènes ne sont guère plus optimistes. « On a le sentiment que la plupart des municipalités espèrent encore s’en tirer avec les vieilles recettes et bricolages du paternalisme municipal, faites de combinaisons, de claques dans le dos et de nouveaux grands frères. » Quand il ne s’agit pas d’un recours « majoritaire » à la « gestion sécuritaire ». Un bemol tout de même. « Quelques municipalités, il faut le dire, font des efforts, surtout en Seine-Saint-Denis, mais elles sont démunies matériellement. » En effet, l’école, le logement, l’emploi, le rapport à la police ou encore à la justice sont loin de n’être que du ressort municipal. Sur ce point, le divorce des partis de gauche et des cités, notamment mis en évidence par Olivier Masclet (6), Michel Kokoreff, est plus nuancé. « Ce n’est pas forcément vrai partout », dit-il. Un bilan s’impose pour mieux faire le compte des actions qui ont été menées depuis, « un chantier important de la démocratie locale », commente-t-il. « Il n’en existe pas moins une incapacité presque structurelle de la classe politique actuelle à prendre langue avec ce qu’il faut bien appeler les «nouvelles classes populaires», poursuit-il. Le PS est muet sur cette question, privilégiant les classes moyennes : fussent-elles «déclassées». Pourtant, certains de ses ténors : et non des moindres : connaissent bien les banlieues ! Les Verts ont lancé une réflexion sur ce que certains jeunes militants ont rebaptisés «zone d’écologie populaire» (Voir p. 15), mais ils restent de façon générale peu audibles. Au PCF, des voies s’élèvent pour remettre la question des quartiers populaires au cœur de la campagne présidentielle mais elles paraissent isolées. Quant à la «gauche de la gauche», on l’a peu entendue sur cette question. De sorte que, du moins pour l’instant, les catégories populaires, de façon générale, ne sont pas au centre de la réflexion politique. Or il faut le rappeler : le choc du 21 avril a traduit une forte désaffection de l’électorat populaire à l’égard de Lionel Jospin, ainsi qu’une progression de l’abstention, notamment par rapport à 1995. Il y a donc là un enjeu fondamental sur lequel il est urgent de réfléchir. »
Exaspération collective
Alors, que reste-t-il pour se voir représenter dignement ? Pour les Indigènes, la grande nouveauté, ce sont « les listes autonomes qui commencent à fleurir pour les municipales ». C’est aussi ce que nous disait en décembre dernier le militant de Divercité, Boualam Azahoum. Un « frémissement politique », avait-il décrit. Un an après, l’enthousiasme est retombé. Le militant de longue date des quartiers populaires de Lyon affiche un certain découragement : « Un an après, qu’est ce qui a changé ? Disons que les révoltes auront permis à Azouz Begag de prolonger son CDD », ironise-t-il. Les initiatives prises au lendemain des révoltes ont fait long feu. On parlait d’une liste en prévision des municipales. On n’en entend plus parler depuis la fin de l’hiver. « Jusqu’en mars, il y avait des réunions de quartier hebdomadaires sur la construction d’une liste. Et puis la désillusion a repris le dessus. » Autre inquiétude, la très mauvaise santé du tissus associatif. « Depuis dix ans, on assiste a une lamination des associations de quartiers. » « Les habitants sont en colère, raconte-t-il. Aujourd’hui, les personnes qui sont allées en prison au lendemain des émeutes sont dehors. Si on compte les personnes mises en cause, celles victimes d’une justice expéditive, les familles et leur entourage, ça fait beaucoup d’amertume. Ceux qui espéraient que cette prise de parole changeraient quelque chose sont encore plus en colère », s’indigne-t-il. Pour le militant associatif, cette colère est aujourd’hui partagée par les familles. « On nous parle économie souterraine et délinquants qui protègent leur business… C’est une petite partie de la réalité. La réalité, c’est qu’il y a une méfiance généralisée envers la police, pas seulement des jeunes mais des mères de familles, des personnes plus âgées. »
Pour Michel Kokoreff, c’est le principal problème posé par les émeutes de novembre et un an après les événements, cette question « n’a pas été clairement posée ou encore moins traitée ». Loin de régler les problèmes rencontrés dans les « zones urbaines sensibles », le traitement policier « contribue à attiser les tensions et à renforcer l’exaspération collective, pas seulement des jeunes mais de bien des adultes qui en ont marre d’être traités comme des non-citoyens ». Le collectif AC LEFEU a permis d’avoir sur ce point un élément quantitatif intéressant. Pendant tout l’été, le collectif a parcouru la France pour recueillir près de 12 000 doléances auprès de 20 000 personnes. Le rapport à la police arrive en tête des préoccupations des habitants des quartiers populaires, avec le chômage. A leur retour, les militants d’AC LEFEU ont sollicité Jean-Louis Debré pour accueillir le document. « Vous n’aurez qu’à le laisser au gardien », a fait répondre le président de l’Assemblée nationale.
1. http://racaillesdefrance.net
2. http://aclefeu.blogspot.com/
3. http://collectifddm.free.fr/collectif.htm
4. www.indigenes-republique.org/
5. Enseignant à l’Université de Paris-V, Michel Kokoreff a coordonné, avec Patricia Osganian et Patrick Simon, le n°44 de la revue Mouvements, mars-avril 2006. Il est l’auteur de La Force des quartiers de la délinquance à l’engagement politique, 2003, Payot.
6. Olivier Masclet, La Gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, La Dispute, 2003.


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