Mais qu’a-t-il bien pu se passer pour que la machine s’emballe à ce point ? Plus de quarante millions d’exemplaires vendus dans le monde. La sortie en livre de poche. Le film en ouverture de Cannes. Bientôt le jeu vidéo. Sans compter la publication d’une enquête sur les erreurs de l’auteur et un circuit touristique baptisé le Da Vinci Tour. Vu le succès du thriller ésotérico-historique, d’autres produits dérivés ne devraient pas tarder à débouler sur le marché. Reprenons depuis le début. Et tentons de comprendre quel fut le coup de génie de Dan Brown. D’abord, on ne saisit pas bien. A la lecture des premières pages, le style saute aux yeux. Ou plutôt l’absence totale de style. Censé débuter sur une scène de traque mortelle, le prologue laisse un goût insipide. On se dit que de deux choses l’une, soit le texte est très mal écrit, soit la traduction pèche énormément. De fait, les ingrédients sont là, mais la sauce ne prend pas. Pour une intrigue basée sur un suspense haletant, ça partait mal.
Suivent quelques moments d’anthologie comme ce passage où le héros célibataire, Robert Langdon, se laisse aller à rêvasser : « La Citroën accéléra encore et ils aperçurent le phare de la tour Eiffel qui balayait les toits de Paris de son long rayon circulaire. Langdon pensait à Vittoria, à la joyeuse promesse qu’ils s’étaient faite un an plus tôt, de se retrouver tous les six mois dans un lieu pittoresque du monde. La tour Eiffel aurait sûrement fait partie des rendez-vous. Malheureusement, cela faisait un an qu’il l’avait embrassée pour la dernière fois dans le brouhaha de l’aéroport de Rome. » S’ensuit un dialogue digne d’une blague carambar : « Vous l’avez escaladée ? demanda Collet. Pardon ? lâcha Langdon, certain d’avoir mal entendu. N’est-ce pas qu’elle est magnifique ? Vous êtes monté au sommet ? Langdon leva les yeux au ciel. Euh… non, soupira-t-il. » Alors que le lecteur se laisse malgré tout séduire par l’intrigue, le récit est brusquement interrompu par un point de culture générale. Le saviez-vous ? L’esplanade du Louvre fait trente cinq mille mètres carrés et le périmètre du musée, plus de quatre kilomètres. On apprend plus loin que le lieu abrite soixante cinq mille trois cents œuvres d’art, que la pyramide comporte six cent soixante six losanges de verre et que le nouveau hall d’entrée s’étale sur vingt-trois mille mètres carrés. Si encore Dan Brown s’était arrêté là, mais chaque monument, chaque secte, chaque tableau, fait l’objet d’une description qui semble tout droit sortie d’une encyclopédie. Ainsi : « Le château de Villette était entouré d’une propriété de quatre-vingt-sept hectares, à quelques kilomètres de Meulan. Construit en 1668 par Mansart pour le comte d’Aufflay, dans un parc dessiné par Le Nôtre, on l’appelait souvent le petit Versailles. » L’auteur veut des faits avérés. Des chiffres, des dates, du solide. Le Da Vinci Code n’est pas seulement un roman. C’est un ouvrage multifonctions, entre le polar, le guide touristique et le dictionnaire des noms propres.
Mais voilà, malgré ces réticences et ces réserves, il faut bien avouer que, bizarrement, il se lit d’une traite. Le roman, bien ficelé, se gobe tout rond et se digère facilement. Pourtant, la vraisemblance est mise à mal par quelques situations rocambolesques et des énigmes parfois tirées par les cheveux. Comment sauver le héros d’une situation désespérée ? En lui adjoignant l’aide d’un excellent ami. Leigh Teabing est non seulement spécialiste du Saint-Graal, mais il possède une Range Rover, un avion privé et l’habileté d’un homme rompu aux arts martiaux, malgré un handicap aux deux jambes. Il faut croire que Dan Brown a réussi sa tambouille : un peintre mondialement connu, un secret capable d’ébranler les fondements de l’humanité, un complot aux enjeux colossaux, de l’ésotérisme, de la séduction. Et une révélation sur le Féminin sacré destinée à flatter les lectrices. Audrey Tautou et Tom Hanks seront-ils à la hauteur d’un tel défi ?
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