Cent ans de négritude

Au moment où le débat autour du colonialisme français fait rage, la relecture de l’écrivain et homme politique sénégalais Léopold Sédar Senghor s’impose: ce fut lui qui rallia négritude et francophonie dans un alliage qui rejette l’assimilation et magnifie le métissage.

Maniée par certains, la poésie devient une arme. Aux pouvoirs séculaires. Léopold Sédar Senghor, qui aurait eu cent ans aujourd’hui, est de ceux-là. Ce poème de jeunesse, «Perceur de tam-tam», donne le la. Une poésie incantatoire qui via le rythme transmue la parole en verbe. Et le verbe en combat. Le poète était croyant. Né à Joal près de Dakar en 1906, Senghor s’initie au français à la mission catholique de Djilor, en 1913. Entre 1914 et 1921, promis à la prêtrise, il fait ses études primaires à Ngasobil. Jugé trop frondeur, il finit dans une école laïque de Dakar où il passe son baccalauréat. Ses études supérieures le conduisent à Paris en 1928. Sa «poésie nègre de langue française» pour reprendre ses propres mots porte la trace d’un métissage entre son amour pour la stylistique française et les images-archétypes de son royaume d’enfance sérère, «poissons des grandes profondeurs».

On ne peut que s’étonner devant cette coïncidence qui voit cette année 2006 marquer également le centenaire de la naissance de Pierre Seghers (1906-1987), poète-éditeur résistant qui, comme Senghor, défendait une conception militante de la poésie, une circulation entre le lyrisme et l’engagement. En 1944, Seghers fonde la collection «Poètes d’aujourd’hui» où paraît en 1961 un volume consacré à Senghor signé par Armand Guibert qui résume ainsi la double culture de l’écrivain: «Si Senghor unit dans une commune admiration Claudel et les griots de son pays, Saint-John Perse et les ménestrels américains, c’est qu’il a une conception œcuménique de l’homme et qu’il entend ne laisser aucune richesse tomber en déshérence. De même, s’il a toujours su en politique se maintenir à la crête de la vague, c’est au faîte de sa double culture qu’il s’est haussé et qu’il se tient.» Ce volume est aujourd’hui complété, à l’occasion de l’anniversaire, par le poète tchadien Nimrod, déjà auteur en 2003 d’un Tombeau de Léopold Sédar Senghor (éd. Le Temps qu’il fait).

NEGRITUDE CONTRE ASSIMILATION

Tous les recueils poétiques senghoriens sont traversés, travaillés par la «négritude». «A seize ans, j’avais déjà le sentiment de la négritude, c’est-à-dire de la spécificité de la culture négro-africaine», a confié le poète-président qui dirigea le Sénégal de 1960 à 1980 et qui fut élu à l’Académie française en 1983. Si le concept de négritude a été élaboré collectivement, la paternité du néologisme revient au poète martiniquais Aimé Césaire, auteur du célèbre Cahier d’un retour au pays natal (1939). Senghor aurait préféré le terme de «négrité». Condisciple parisien de Léopold Sédar Senghor (khâgneux) au lycée Louis-le-Grand à partir de 1931, Aimé Césaire (hypokhâgneux) raconte: «Nous sommes, Senghor et moi, devenus vraiment amis. Il adorait les lettres françaises, le latin, le grec. Moi aussi. Finalement nous parlions de toutes les civilisations. Nous étions très centrés sur la rencontre des civilisations. J’étais très curieux du Sénégal et de l’Afrique. Je savais bien qu’ils étaient des frères, mais personne ne me l’avait appris et surtout pas les livres. Alors on a parlé du passé de l’Afrique, j’ai parlé de la Martinique, du créole, de l’immigration, du monde colonial, de la France et nous. Et je voyais que, sur beaucoup de points, on se rencontrait. C’est ainsi qu’est née la négritude.» Cette période est fondatrice dans le parcours de Senghor, partagé entre les langues africaines et la rhétorique française, «la civilisation négro-africaine» et l’humanisme occidental. De telles études classiques, ces «humanités» comme on les appelle, sont marquées par la découverte de la littérature française, aux côtés de Georges Pompidou : autre condisciple, autre président : et par l’obtention de l’agrégation de grammaire en 1935. De 1935 à 1938, Senghor enseigne le français, le latin et le grec au lycée Descartes à Tours, puis à Saint-Maur-des-Fossés. Auteur d’un essai sur le poète Léopold Sédar Senghor (1), Jean-Michel Djian s’interroge: «Au fond, ces années trente l’ont contenu dans la pénombre des assimilés. Rien qui ressemble plus à un Noir occidentalisé que ce jeune adulte exemplaire qui fréquente l’aristocratie du savoir bourgeois, provincial ou parisien, avec autant de plaisir que de facilité. Comment, dans un tel contexte, est-il allé chercher les ressorts de sa négrité» Senghor s’imprègne des écrits de William Edward Burghart Du Bois (qui publie Souls of Black Folk/Âmes noires en 1903), relayés par les idées et l’action nord-américaines de la Negro Renaissance de Harlem représentée par Langston Hughes, Claude Mac Kay, Jean Toomer, etc. En 1934, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et le poète guyanais Léon-Gontran Damas fondent la revue L’Etudiant noir. Ouverte à tous les étudiants noirs, africains et antillais, elle devient vite le laboratoire et l’organe de la négritude. Laquelle rejette dos à dos l’asservissement de la colonisation et la logique de l’assimilation: «Nous étions alors plongés (entre 1932 et 1935), avec quelques autres étudiants noirs, dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché. Nulle réforme en perspective, et les colonisateurs légitimaient notre dépendance politique et économique par la théorie de la table rase. Nous n’avions, estimaient-ils, rien inventé, rien créé, ni sculpté, ni chanté… Pour asseoir une révolution efficace, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt, ceux de l’assimilation, et affirmer notre être, c’est-à-dire notre négritude» , explicite Senghor faisant ici de la négritude un puissant instrument de lutte.

FRANCOPHONIE ET COLONISATION

Un seul credo: assimiler au lieu d’être assimilé. Voilà sans doute la meilleure façon de comprendre le passage de la négritude à la francophonie dans le parcours de Senghor reflété par les cinq tomes de Liberté, où sont recueillis ses différents articles, essais et discours. Cette évolution épouse l’accès progressif à l’indépendance des pays africains, sous-tendue en partie par la portée politique de la négritude qui, aux côtés du panafricanisme, a joué un rôle dans la marche vers la décolonisation. Premier président de la République du Sénégal élu le 5 septembre 1960, Senghor inverse progressivement la perspective en montrant comment l’humanisme français «au contact des réalités «coloniales»» s’est approfondi, enrichi, passant ainsi de l’assimilation à la complicité, à la symbiose. Une sorte de dépassement dialectique de sa double culture, de résolution prophétique des contraires… De cette idée qu’il formule en novembre 1962 dans la revue Esprit, naît le projet senghorien d’une «civilisation de l’universel» fondée sur le métissage: «La Francophonie, c’est cet Humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre […]: la Négritude, l’Arabisme, c’est aussi vous, Français de l’Hexagone. Nos valeurs font battre, maintenant, les livres que vous lisez, la langue que vous parlez: le français, Soleil qui brille hors de l’Hexagone.» La francophonie fut institutionnalisée en mars 1970 à Niamey. Dans l’entretien avec Aimé Césaire qui clôt l’ouvrage de Jean-Michel Djian, le poète antillais, toujours rebelle du haut de ses 92 ans, formule trente ans après les plus grandes réserves sur cette question: «C’était un acte de colonialisme, tout simplement, […] presque une forme d’impérialisme. […] Je suis très lié à la France. J’ai appris à lire en français, à écrire en français, à penser en français. Mais il faut en finir avec la francophonie du XIXe siècle. «Le français partout et on est sauvé!» Non, ce n’est pas cela dont nous avons besoin. Il y a bien trop de cultures à protéger. Parlons plutôt de francophonies au pluriel.» Francofffonies?

[[1. Jean-Michel Djian, Léopold Sédar Senghor. Genèse d’un imaginaire francophone, éd. Gallimard, 25 euros
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