Grippe… démocratique ?

Spontanément, la grippe aviaire m’est d’abord apparue : pour le dire sans détour : comme un énième sujet de diversion pour opinion publique manipulée, comme une nouvelle menace brandie pour effrayer le peuple. En somme, pensai-je, le virus H5N1 est avant tout un cas d’école pour scientifiques et un formidable terreau pour populistes en herbe ! Il faut dire que la séquence « vache folle », qui avait fini par nous écœurer de toute côte de bœuf et autres carpaccios de viande rouge, est restée dans les mémoires. La phobie sociale était à l’époque bien installée mais les conséquences furent à mille lieues des prévisions alarmistes. S’il faut retenir de cette séquence l’avancée du principe de précaution et la considération croissante pour l’objectif de traçabilité des produits, la conclusion plaide plutôt pour une relative méfiance à l’égard des alertes grippales. Au total, nombreux sont celles et ceux qui auraient donc tendance à baisser la garde ou à se désintéresser d’une question jugée politiquement mineure. Et pourtant… D’abord, les risques d’une pandémie humaine sont réels. Ce n’est pas pour rien si l’ONU a décidé de dégager des moyens considérables : supérieurs par exemple à ceux déployés pour lutter contre le sida : afin de faire face à une mutation du virus : les experts internationaux sont majoritairement d’accord pour estimer que la probabilité est très élevée. Ensuite, alors que l’on tend à s’en remettre aux seuls « experts » (scientifiques et dirigeants), les questions soulevées par cette épidémie potentielle sont éminemment politiques. En cause : des enjeux sanitaires mais aussi économiques, géopolitiques et démocratiques. Centrale, la question du traitement anti-virus mériterait notre mobilisation : allons-nous laisser aux mains d’un (seul) laboratoire privé le soin de diffuser et de fixer le tarif du Tamiflu ? Aurons-nous un stock suffisant ? Un générique doit être disponible, notamment pour les pays du Sud. Déjà réceptacle de toutes les pandémies mondiales (sida, tuberculoses, paludisme…), l’Afrique est particulièrement en danger. Tout y facilite la circulation des volailles et, par tradition, celles-ci vivent avec les habitants. En outre, la faiblesse des infrastructures de santé pèse sur sa capacité à faire face à une éventuelle grippe humaine… Si la solidarité internationale n’est pas opérante, les morts pourraient se compter par millions.

En France comme ailleurs, les citoyens s’avèrent en quelque sorte exclus de la réflexion sur les moyens de faire face à une telle situation. Même le droit à l’information est questionné, nous dit-on, le peuple pourrait paniquer : comme si l’enjeu était trop sérieux et trop grave pour que l’on puisse associer les « masses ». Pourtant, connaître les dangers et participer au processus qui permet de faire face à l’épidémie est probablement l’un des meilleurs moyens de prévenir les peurs. Ne feignons pas ici de sous-estimer l’impact éventuel d’un débat public sur la grippe aviaire parfaitement transparent, ouvert et participatif. Pour autant, la question démocratique ne peut être éludée. Quand Le Monde fait état de la préparation à tous les niveaux, politiques et économiques, d’une possible contamination massive, nous sommes en droit de nous interroger. A quel moment associe-t-on les partenaires sociaux et les citoyens aux décisions ? Dans des entreprises comme Total ou la RATP, qui planchent sur le sujet, on refuse de communiquer : est-ce acceptable ? Est-il normal que les bouleversements qui seraient engendrés dans la vie sociale échappent, pour l’essentiel, aux assemblées démocratiques ? Enfin, si l’effort devrait avant tout venir des pouvoirs publics, n’est-il pas étonnant de ne rien trouver comme information et revendication sur les sites des principaux syndicats de salariés ? C’est peut-être parce que le virus du chikungunya n’était, il y a un an, qu’un dossier administratif qu’il sévit aujourd’hui aussi durement à la Réunion. Le 4 janvier dernier, le ministre François Baroin avait encore assuré : « C’est une maladie dont on ne meurt pas et qui ressemble à une grosse grippe. » Bien en amont, mêlons-nous de ce qui nous regarde.

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